Symptôma, suites : Stop / Anagramme / renversement

CL

« L’impuissance contemporaine », tel est donc le titre de l’intervention prononcée par Alain Badiou en conclusion du colloque international tenu à l’université Paris-8 et à l’École normale supérieure autour du thème « Le symptôma grec ». En ces froides journées de janvier 2013, philosophes, artistes, militants de France, de Grèce et d’ailleurs étaient conviés, par un groupe d’invitants tout aussi hétérogènes, cheminant aux marges de l’université, à prendre la parole et à échanger – depuis leurs positions singulières – leurs visions, leurs expériences… pour tenter de composer en commun, une autre parole susceptible de saboter du dedans ce diagnostic communément admis de la « crise grecque ».

Pris en charge par cette polyphonie contemporaine, le supposé « cas grec » est devenu ce dont nous devons, tous, « faire cas ». Il est le symptôme d’une Europe malade, contaminée par les lois qu’elle s’est pourtant donnée au nom d’une prétendue « grande santé » à trouver pour devenir – ou demeurer – « grande puissance ». Ne voulant être vue et entendue que dans sa « grandeur » légendaire, la toujours trop vieille Europe ne cesse de faire valoir son Mythe au détriment des vivants qu’elle divise entre « sauveurs » et à « sauver », nous plaçant en un même point tragique. Au carrefour de deux voies sans issues, nous sommes ainsi pris entre l’acceptation des mesures curatives (illusoires) dictées par les brillants médecins européens, ou leur refus, qui n’a pas encore su transformer la ré-action en véritable création de nouveaux modes d’actions et d’énonciations. Dans les deux cas, nous sommes effectivement soumis à une forme d’« impuissance contemporaine ». Privés de notre puissance singulière et collective par ceux qui veulent s’en faire les communs garants, nous ne pourrions alors plus que redoubler cette privation en respectant sa grammaire, en ne répondant que par un « non », quand il s’agirait d’œuvrer à l’invention puissante d’une autre langue. Une langue qui se tienne au-delà de l’affirmatif et du négatif, qui sache briser les faux-semblants de la représentation, l’image de « la crise » en y introduisant la ligne disjonctive de la mise en crise, celle de la critique.

stop/anagramme/renversement

Contre le désenchantement catégorique du discours « post post-moderne », la jouissance philosophique et esthétique d’un renversement : « l’anagramme de post c’est tout simplement stop » (Philippe Lacoue-Labarthe).

stop/anagramme/renversement

Contre l’enchaînement évident des diagnostics qui condamnent, prescrivent et mettent en gardent pour mieux « surveiller », décider plutôt de « veiller sur ». Sur ce qui ne se regarde pas, ne s’entend pas et pourtant insiste. En silence.

stop/anagramme/renversement

Mettre une pause dans les disputes et les enchaînements d’interventions savantes, faire place aux présences muettes des corps en mouvements qui, discrètement, fragilement, dans toutes conversations, nous parlent. Et parlent de nous.

De ces trois journées a résulté le présent volume, qui réunit l’essentiel des contributions magistrales prononcées. Mais ces rencontres furent également l’occasion de croisements, de frictions disciplinaires déposées en creux du cadre officiel, produisant des déplacements, des décadrements permettant de voir, sous la définition qui toujours trop vite met fin, son pur et simple renversement : des débuts. Soucieux de donner place, visibilité et parole à ce qui n’a pas encore de « langue propre », à ce que le philosophe décrit comme « en manque d’idiome » et de la « puissance » associée (les mouvements contemporains qui, étrangement, occupent les places de nos villes), nous avons créé un espace lui aussi « dehors-dedans », intitulé « L’écran de la caverne », dont les parois étaient peuplées de ces manifestations anonymes, faites parfois de gestes plus que de mots. Nous l’avons imaginé comme une extension du colloque, une façon de repousser ses limites inclusives et exclusives par l’introduction joyeuse d’éléments « étrangers », en termes de personnes, comme en termes de procédés et de points de focale. Était ainsi préféré, à la représentation unique, le déferlement des images produites au croisement de Thessalonique, Athènes, Barcelone… par des artistes ou des militants dont les propos nourrissaient la matière d’un débat nouveau et « improbable » en ce qu’il se risquait au brouhaha-brouillon des conversations croisées. Ici, cette hétérologie ne produisit certainement pas des idées justes, mais juste des idées, pour paraphraser Jean-Luc Godard.

Pour recueillir, au plus près de sa forme, cette production singulière, nous avons également construit un dispositif de tournage sous la forme d’une table de conversations. Nous l’avons occupé par une série de rencontres hétérogènes à échelle réduite, proposées aux différents participants du colloque, indifféremment intervenants ou auditeurs, philosophes ou artistes, activistes ou étudiants, français, grecs ou tunisiens. Chaque réunion (de 2 à 4) proposait une question, une phrase, une problématique spécifique. Un même cadre et un même protocole pour une série de déclinaisons différentes. Un espace et un cadre commun qui, se répétant, a laissé apparaître des singularités et leur capacité à se faire écho, se reprendre, se contredire… Peu à peu s’est dessinée, dans le creux de ces récits, non pas un discours ou un message, mais une forme timide, la persistante présence de ce qui « nous » fait aujourd’hui. Cette collection de paroles et de gestes n’est pas un en-dehors, mais un différé de la pensée, un détachement de ses représentations vers d’autres modes de ses manifestations que l’on ne peut pas encore dire.

C’est ce travail que nous poursuivons en créant un film et en éditant le site symptoma.info, conçu comme le lieu de partage de ces « énoncés » si ce n’est nouveaux, du moins originaux. Nous pensons celui-ci comme une plateforme permettant de donner à entendre ces paroles croisées plus ou moins résignées, qui persistent et manifestent, au sein de reconfigurations et de mouvements généralement taxés de naïveté ou d’impuissance, des revendications peut-être impossibles mais pas impensables pour autant. Penser par les images et les voix, en mettant au jour celles, invisibles, des mouvements qui éclosent ici et là et « disent » bien plus et bien au-delà des représentations médiatiques des dites « émeutes » ou « révoltes » contemporaines. Prendre soin de cet excédent dans la conviction que notre impuissance contemporaine réside peut-être dans l’incapacité, apparemment paradoxale au temps de l’hyper-communication, à transmettre et traduire ce qui pourtant « s’énonce » dans les frictions de vocables,  de voix et de sans-voix.