Résister à l’escalade : l’image de la villa Amalias

HC

« L’insurrection parmi les sujets grecs  du Sultan, qui a tant inquiété à Londres  et à Paris, est désormais étouffée mais il n’est pas impossible de penser qu’elle pourrait renaître. »

Karl Marx, « The Greek Insurrection », New-York Daily Tribune, 29 mars 1854

« Pas impossible » : la double négation employée par Marx dans son article de 1854 sur l’insurrection grecque accomplit une neutralisation singulière de la modalité – si la renaissance de l’insurrection réprimée n’est pas impossible, elle n’en est pas pour autant possible (la négation de l’impossibilité ne revient pas à une possibilité), ni a fortiori nécessaire ou inévitable. Elle n’en demeure pas moins cohérente au regard de la catégorie modale de l’effectivité ; Marx poursuit en effet son article en démontrant que l’insurrection hellène est effective en ce qu’elle est l’expression, parfois intense, parfois discrète, d’une capacité grecque à résister. Cette vision d’une effectivité de la capacité à résister s’inspire entre autres de l’hérétique kantien Carl von Clausewitz, dont l’œuvre posthume et testament d’anti-hégélianisme, De la guerre, fit partie des objets précoces d’admiration et de discussion critique chez Marx et Engels, avant que ses enseignements sur la politique et la guerre ne soient repris et approfondis par Lénine, Mao, Debord et Vaneigem, voire sans doute désormais par les autonomistes grecs, pour reprendre L’État n’est plus rien, soyons tout, rédigé par Vaneigem en 2010 à l’occasion d’une assemblée pour la démocratie directe à Thessalonique.

De la guerre s’articule autour du concept de la Widerstandsfähigkeit, nommément la capacité à résister – à vrai dire, l’ouvrage de Clausewitz s’accommoderait presque mieux du titre De la résistance, tant le texte fut motivé par la question de « comment résister », en premier lieu face aux armées de l’empire napoléonien. Clausewitz s’inspira de la résistance espagnole, dont les guérilleros s’opposèrent aux armées napoléoniennes pendant la Campagne d’Espagne, et des combats dans les montagnes du Tyrol pour tenter de proposer une réponse philosophique et historique à la question de comment résister ? Sa contribution eut ceci de nouveau qu’elle permit de remplacer l’analyse de la résistance comme qualité morale par l’idée d’une capacité à résister en tant que force matérielle et organisationnelle. La capacité à résister est en effet l’objet même de la guerre, que ce soit de manière indirecte lorsque je défends ma propre capacité – ce que Clausewitz nommait la « résistance pure » –, ou qu’il s’agisse d’une attaque violente, et par conséquent d’une mise à mal de la capacité matérielle et morale de mes ennemis. Elle apparaît ainsi dans la définition axiomatique de la guerre dès la première page de l’ouvrage de Clausewitz : De la guerre désigne comme but, comme Zweck de cette dernière, le fait de rendre l’ennemi « incapable de continuer la résistance », zu jedem fernen Widerstand unfähig zu machen (Clausewitz,  De la guerre, t. I, livre I). La Widerstandsfähigkeit, l’aptitude ou la capacité à résister, est donc un différentiel, c’est-à-dire que l’intensité de son expression varie selon la pression infligée par l’ennemi, sur un éventail de nuances allant jusqu’à l’anéantissement de ce dernier dans l’accès à la domination absolue. Parmi les qualités intéressantes de la capacité à résister figure la propriété modale qu’est son effectivité – elle est toujours là, en tant qu’état d’hostilité dont l’intensité fluctue en degrés distincts. Ces degrés dépendent d’un autre élément important de l’échafaudage conceptuel de Clausewitz et qu’il nomme l’escalade. Il désigne par cela un état d’hostilité exacerbé visant à pousser les capacités concurrentes à résister jusqu’à un point d’explosion et de décision. L’esprit de cette surenchère, qui n’est pas tant logique que stratégique, ne peut être dissocié des considérations de temps, de localisation et d’initiative.

De la guerre fut pris à tort pour une contribution aux relations internationales dans laquelle la guerre désignerait un conflit entre nations, alors que Clausewitz entendait celle-ci sur le modèle de la guerre civile – et c’est bien là le sens de la phrase qu’il répète et qui fut tant citée après lui : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. » On a cependant toujours sous-estimé l’importance de la capacité à résister dans les réflexions de Clausewitz sur la guerre, bien qu’il soit intéressant de noter l’exception que constitue en ceci la théorie néo-clausewitzienne de dissuasion de la Guerre Froide élaborée par Herman Kahn, stratège à la Rand Corporation, dans On Thermonuclear War (1960) et autres. Dans leurs ambitions d’attaquer et d’anéantir la capacité ennemie à résister au moyen d’armes nucléaires, les Américains et les Russes associèrent aux préparatifs offensifs – les têtes nucléaires et leurs systèmes de projection – la consolidation de leur propre capacité à résister, en organisant la survie à une première frappe nucléaire. Nous sommes redevables à l’Internet, conçu comme un système de communication capable de résister à une première frappe nucléaire, de nous donner une compréhension claire de la capacité à résister clausewitzienne dont firent preuve la Rand Corporation, l’ARPA et d’autres corps de recherche militaire aux États-Unis. Parallèlement à cette doctrine néo-clausewitzienne émergea toutefois une autre lecture de Clausewitz, à laquelle on associe Werner Hahlweg et Carl Schmitt dans sa dernière période maoïste. Selon elle, De la guerre avait pour objet la guérilla en tant que stratégie de résistance ; à la différence de l’interprétation de Kahn, celle-ci mettait le doigt sur les dangers stratégiques de l’escalade du conflit et de la violence. Cette approche, tout comme la tentative de Raymond Aron de développer une analyse néo-clausewitzienne de la dissuasion et d’avancer en défense de la raison diplomatique et politique, a récemment été réfutée par Girard dans Achever Clausewitz ; à travers cette lecture apocalyptique de De la guerre, l’auteur tente d’extraire la notion d’escalade de la capacité à résister et de comprendre celle-ci en termes théologiques, comme le nom du mal voire celui de Satan.

Ceci me conduit à la Grèce du début de l’année 2013, lorsque la répression et les expulsions frappèrent la villa Amalias, squat anarchiste de la Platia Viktorias (« place Victoria »), voisin du site emblématique de la capacité de résistance grecque pendant la dictature – l’École polytechnique – et adjacent à l’Agios Panteleimon (« église Saint-Panteleimon »), désormais bastion fasciste.

Je reprendrai cette fois sur un détournement de Marx et de son texte de 1854 : « L’insurrection parmi les sujets grecs de l’euro, qui a tant inquiété à Berlin et à Paris, est désormais étouffée mais il n’est pas impossible de penser qu’elle pourrait renaître. » La villa Amalias, immeuble occupé, squat vieux de plus de 22 ans et centre culturel anarchiste effervescent, symbolisait les squats d’Athènes et d’au-delà, dont l’archipel était devenu un site important de la capacité extraparlementaire grecque à résister. Les attaques de l’État contre les autonomistes, qui s’intensifièrent en décembre 2012 pour culminer dans l’expulsion forcée de la villa, furent précédées par de mystérieuses attaques à la bombe incendiaire puis par la prétendue découverte d’essence et de bouteilles au sein de la villa, qui furent autant de prétextes à la répression et aux évacuations. On pourrait lire dans la fermeture de la villa Amalias la marque d’un tournant pour la survie de la capacité extraparlementaire à résister – capacité dont la villa, à plusieurs égards, devint le schibboleth.

Toutefois, en tant qu’emblème de la résistance extraparlementaire, la villa Amalias était vulnérable aux manipulations de camps rivaux qui avaient intérêt à pousser à la surenchère la lutte résistante. La répression contre la villa Amalias n’avait pas seulement pour objectif de neutraliser un site majeur de la capacité extraparlementaire grecque à résister, mais fut aussi une tentative de provoquer celui-ci et de l’entraîner dans une surenchère de luttes et de violences qui le mènerait à sa perte. À qui une telle escalade aurait-elle profité ?

Dans le cas de la villa Amalias, l’escalade de la répression contre les autonomistes avait obtenu son feu vert du chef de la gauche parlementaire, Alexis Tsipras ; dans la lignée de sa conversion, selon les points de vue, à une social-démocratie responsable ou à la discipline interne léniniste, il avait en effet commencé à prendre ses distances avec la résistance autonomiste, entraînant avec lui Syriza, premier parti de gauche aux élections. En isolant la villa Amalias et en se démarquant de la gauche extraparlementaire, Tsipras semblait se ranger aux conseils ironiques de son adversaire, le Premier ministre Antonis Samaras, dont un entretien dans le journal Vima l’enjoignait à une conduite plus responsable, passant notamment par le reniement de la résistance extraparlementaire : « Prenons pour exemple le cas de la villa Amalias : on pourrait s’attendre à plus de responsabilité de la part d’un parti récemment passé de 4 % à 26 % dans les suffrages. Mais ce dernier persiste dans son comportement marginal, tel un parti de protestation, plutôt que de tendre vers la responsabilisation et l’institutionnalisation… » (Vima, 13/01/2013). La villa Amalias était devenue le nom d’une frange marginale et méprisée, synonyme d’une résistance irresponsable et non-institutionnelle ; ainsi, en associant Syriza à cette résistance, Samaras espérait neutraliser la menace électorale que faisait planer ce parti sur l’électorat « responsable » de la classe moyenne. De toute évidence, rien n’aurait été plus opportun, pour faire passer ce message et discréditer Syriza, qu’une manifestation spectaculaire d’irresponsabilité politique. L’escalade de la lutte contre la résistance extraparlementaire, conduisant cette dernière à répliquer violemment face aux provocations, servirait indubitablement à souligner combien il était important pour Syriza d’éviter toute association avec les franges extraparlementaires, d’endosser une position institutionnelle et responsable, et de cesser de concentrer les énergies résistantes.

Néanmoins et contrairement à ce qui était escompté, l’opposition autonomiste et extraparlementaire accueillit les expulsions de la villa Amalias par un refus discipliné, raisonné et stratégique de l’invitation à l’escalade. Cette abstention s’ensuivit d’un spectacle politique des plus extraordinaires : les premières heures du lundi 14 janvier 2013 furent la scène d’un curieux épisode, avec des mitraillages à la kalachnikov de source non identifiée (cela va sans dire) contre les bureaux, déserts au petit matin, de la Nouvelle Démocratie à Athènes, et pour point d’orgue l’anecdote délicieuse d’une balle isolée ricochant à travers le bureau vide du Premier ministre Samaras. Cette opération à la mise en scène irréprochable – la simulation sous contrôle d’une tentative d’assassinat improbable en réponse aux évictions de la villa Amalias – permit cependant d’enclencher diverses démonstrations de solidarité politique en Grèce et à l’étranger. Il est difficile de ne pas partager le point de vue de Manolis Glézos, symbole vivant de la capacité grecque à résister – ce fut lui qui, le 30 mai 1941, arracha le svastika qui flottait sur le Parthénon pour le remplacer par le drapeau grec, avec l’aide de son ami Apostolos Santas ; il siège désormais au Parlement sous les couleurs de Syriza –, qui s’exprima ainsi devant l’Assemblée grecque le mardi 15 janvier : « Je veux que la Nouvelle Démocratie se demande si quelqu’un a quelque chose à gagner de ces événements, et qui. Dans tous les cas, quelqu’un s’en sort victorieux, et ce n’est pas la gauche. Ce geste vient-il d’organisations para-étatiques proches de la Nouvelle Démocratie ? » On assista en tout cas à une manipulation extrêmement professionnelle du spectacle, comportant tous les aspects d’une simulation d’escalade dont le parangon le plus extrême du genre fut l’incendie du Reichstag par les national-socialistes. L’enchaînement des événements permit à Samaras d’en appeler à un « front commun » contre la violence et le terrorisme, celui-ci étant selon lui « nécessaire à l’avancée sans heurt du pays vers son rétablissement » – derrière l’expression « sans heurt », on pourrait plutôt entendre « exempte de toute résistance injustifiée ».

J’aimerais toutefois en revenir à l’expulsion du squat autonomiste de la villa Amalias et à l’absence de riposte violente, l’évitement d’une quelconque escalade qui s’ensuivirent.  Il ne faut pas y voir un simple signe de défaite ni un déclin de l’intensité de la capacité extraparlementaire à résister, mais le résultat d’un jugement raisonné et stratégique fondé sur une réaction clairement théorisée à la provocation. Des tracts détaillant cette réponse furent distribués dans tout le quartier radical d’Athènes, Exarchia, au cours des premiers jours de 2013 avec un pic lors du week-end des 13 et 14 janvier. En complément des manifestations et autres initiatives culturelles organisées en soutien des squatteurs expulsés, les affiches et images qui proliférèrent sur les murs et les réverbères au cours de ces journées cruciales témoignèrent du degré de sophistication qu’avait atteint la théorisation de la résistance émergeant des squats et des bâtiments occupés. Ils avaient anticipé la pression croissante imposée par l’État, l’escalade délibérée de ses attaques contre la capacité extraparlementaire à résister. Un certain nombre d’affiches avait déjà fait son apparition à Exarchia début 2012 ; elles ébauchaient des premières réponses théoriques et stratégiques face à l’intensification escomptée de la lutte et à la surenchère de l’État, dont l’oppression s’accroîtrait probablement pour provoquer une résistance violente. Ces images fleurissaient aux côtés d’autres issues de la « Jeunesse pour la Libération Communiste / Club Anaresis », rapprochant en une constellation benjaminienne la résistance présente et celle, passée et profondément contestée, qui apparut lors de l’occupation allemande et de la guerre civile grecque. Les visuels établissaient en effet une connexion entre la résistance actuelle, dont les « territoires occupés » se lisent dans le réseau des squats urbains, et les guérillas rurales et montagnardes de la résistance qui se développa au cours de la Seconde Guerre mondiale puis de la guerre civile qui s’ensuivit. L’image dialectique est claire : la guerre de résistance au nazisme qui naquit pendant la Seconde Guerre mondiale, reprit contre la dictature et émerge à nouveau aujourd’hui, est l’exemple typique de la « guerre de résistance prolongée » définie par Clausewitz et remise au goût du jour dans les écrits et les conférences de Mao pendant les années 1930, d’un point de vue théorique comme stratégique. Cette guerre prolongée s’appuie sur le principe central qu’est la préservation de la « capacité à résister » et le refus de conduire la lutte concernée à l’escalade sur ordre de l’ennemi si cela devait mettre en péril l’existence de ladite capacité. La villa Amalias réprimée et sa quasi-apothéose en « villa Amalias pour toujours » forment ainsi une image dialectique de la survie de la capacité de résistance extraparlementaire grecque, simultanément emblème de défaite comme de victoire.  Sa défense ne se réduit pas à un conflit quant à l’occupation d’un bâtiment décrépit de la rue athénienne d’Acharnon, mais se lit comme la manifestation d’une capacité à résister dont les revendications politiques et les responsabilités stratégiques dépassent les pressions tactiques du présent.

La mobilisation de telles images dialectiques, alignant les luttes résistantes passées, présentes et futures, va de pair avec des réflexions nourries et invite au débat ; en témoigne l’affiche ci-contre(fig. 6), conçue par les antifa. Elle évoque le danger que courrait l’État à se créer, en poussant à l’escalade, un ennemi qui n’aurait « rien à perdre », et étend les batailles de la villa Amalias à la question générale de la résistance. Étudions plus précisément cette déclaration : émise par le squat de la rue Lelas Karagianni (nommée en hommage à une victime du nazisme), elle affirme sa solidarité avec la villa Amalias. Le support accole une image de la villa à un texte en blanc sur noir qui s’avère être une citation d’un document de l’année précédente – il est signé et daté « LK37, janvier 2012 ». Les théories qui s’y déploient prédisent l’oppression à venir, mais ce pronostic s’inscrit dans l’esprit et la lettre de Clausewitz dont on retrouve la vision de la politique, de la guerre et des dangers de céder à la tentation de l’escalade.

La proposition introductive est ouvertement clausewitzienne en ce qu’elle passe directement de la reconnaissance d’une crise systémique généralisée à la description de l’« attaque concertée, dont l’intensité ne fait que croître, des dirigeants contre les strates plébéiennes de la société, contre les plus faibles ». La politique s’est muée en guerre – et c’est bien ce à quoi le texte identifie la crise en cours, en désignant de surcroît son ennemi : il ne s’agit pas du système, mais des dirigeants. Le document se poursuit en observant que la destruction de ce que l’on nomme en d’autres lieux « l’Europe sociale » conduit à la délégitimation du système et à la multiplication de « résistances spontanées et organisées de nature politique, sociale et de classe (antistase) ». Intervient ensuite le terme d’escalade (klimakosi), par lequel le texte établit un lien direct entre l’attaque des dirigeants sur la population grecque, ses droits et son niveau de vie,  et « l’intensification et l’escalade correspondantes de la répression étatique et, en de nombreux cas, para-étatique, contre les résistances ». Cette exacerbation des attaques s’applique non seulement à l’encontre des résistances institutionnelles, mais surtout contre les tentatives de constitution d’une résistance qui s’enracinerait dans la « rage » et les « contestations spontanées » des « opprimés et des exploités ».

Dans les lignes suivantes, le communiqué note que cette résistance a pour caractéristique principale l’établissement d’une capacité à résister, en particulier lorsque celle-ci émerge de désobéissances spontanées, pour enfin conclure : « Les squats et, plus généralement, les espaces autogérés occupent une place particulière dans cette résistance consciente et organisée ; le rôle qu’ils ont joué dans l’essor et l’évolution des luttes sociales plus générales des dernières décennies est notable ». Pour cette raison, l’État et les gangs para-étatiques les prennent pour cible de leur répression ; aujourd’hui en particulier, l’État déploie des opérations de sanction pour combattre et éliminer les résistances émergeant verticalement, et les squats figurent parmi leurs objectifs prioritaires. Ces résistances d’en bas, cette capacité rebelle à résister, recouvrent « les manifestations, les grèves et les luttes ouvrières, les mouvements de quartier, les résistances locales s’opposant au pillage de la nature, l’activité antifasciste, les gestes de solidarité envers les immigrants ou les combattants persécutés, etc. ». L’attaque contre la villa Amalias était attendue, et elle allait se confronter à l’expression d’une capacité à résister formée par « un front social étendu et massif rassemblant toutes les résistances d’en bas », plutôt qu’à une défense par la violence d’un territoire désormais indéfendable stratégiquement. Il est intéressant de voir combien ce document parvient à théoriser ce que devrait être une réponse mesurée à l’attaque étatique à venir, attentive à ne pas tomber dans une attitude purement réactive (qui céderait à l’escalade encouragée par la surenchère de l’État), et perpétuant ce dont la villa Amalias était et reste le symbole : la capacité à résister dans un contexte de guerre civile.

L’observateur habitué au style répressif britannique s’étonnerait sans doute de voir le Premier ministre grec faire de l’éviction d’un squat anarchiste le thème principal de sa conférence de presse du jour de l’an, l’une des plus importantes de l’année. Il s’agit, comme on l’a vu, d’une tactique visant à discréditer Syriza et à détourner l’attention de la liste Lagarde, mais d’autres ambitions sont à l’œuvre – de la même manière que le FBI avait désigné, en 1967 et par la voix de J. Edgar Hoover, l’obscure organisation des Black Panthers comme la plus grande menace intérieure des États-Unis (une traduction grecque des écrits du Black Panther Bobby Seale circulait d’ailleurs dans les kiosques à journaux d’Exarchia au début de l’année 2013), la villa Amalias est devenue une icône de la résistance. D’où la nécessité, pour le chef du gouvernement, d’écorner son image sainte et d’organiser la répression à mettre en œuvre lorsque l’escalade toucherait à sa fin. Accusé de faire dégénérer le conflit autour de la villa Amalias, Samaras a répliqué : « Il s’agit de l’occupation, depuis des décennies, d’espaces publics qui sont devenus, et cela a été prouvé, des foyers d’illégalité. Quelles sortes d’activités culturelles peuvent bien être conduites par ces voyous pour nécessiter des bâtons, des masques à gaz et des explosifs – nous parlons ici de dizaines de centres servant à armer des activités hors la loi, nous parlons même de sièges de marchés noirs ? Y a-t-il un endroit dans le monde où ceci serait accepté ? Quelle démocratie pourrait le tolérer ? Quelle sorte de lieu, quelle sorte de communauté devient la tanière d’individus cagoulés ? Jusqu’alors, l’État devait s’excuser de tolérer tout ceci ; maintenant que l’État réagit, ceux qui continuent de défendre voire de faire l’apologie de ces agissements devront répondre de leur position, car la société n’applaudit pas au passage des cagoulés, la société se tient du côté de ceux qui veulent mettre un terme à leurs activités. » (Vima, 13/01/2013) Tous ces discours ont pour objectif de neutraliser Syriza et de mettre au jour son « bilinguisme » entre « la résistance et le gouvernement » – elle n’a pas encore prononcé le schibboleth correctement… L’utilisation de la villa Amalias comme un moyen de pression sur Syriza met simultanément à l’ordre du jour la nécessité stratégique d’une concertation entre les capacités à résister parlementaire et extraparlementaire, afin de faire face et de contrer l’offensive parlementaire et extraparlementaire adverse, elle aussi concertée et en pleine surenchère. Comme l’avait relevé Marx, l’insurrection – et celle des Grecs en particulier – a pour mode celui de l’effectivité. Il importe de préserver sa capacité à résister, pour que l’on puisse toujours dire d’un regain de résistance qu’il n’est « pas impossible ». L’œuvre d’étouffement de la capacité des Grecs à résister est en pleine escalade, mais la survie de cette dernière en tant que « résistance pure » n’est assurément « pas impossible ».

Traduit de l’anglais par Noémie Ségol