L’impuissance contemporaine

AB

Me voici en position d’avoir à prononcer l’allocution de clôture de ce colloque international organisé par le département de philosophie de Paris-8, pour étudier la situation en Grèce et les enseignements qu’on en tire pour toute politique progressiste aujourd’hui dans le monde.

Être ainsi en position conclusive n’était pas mon choix. On m’a désigné pour ce faire, et je ne suis pas sûr d’avoir bien fait d’obéir.

Nous avons discuté, dans ce colloque, de tous les aspects importants de la situation en Europe et singulièrement en Grèce. Nous avons évidemment analysé les grandes structures historiques en jeu : la politique mondiale particulièrement agressive du capitalisme contemporain. La faiblesse complice des États. La fonction réactive de l’Europe dans sa figure actuelle. Mais aussi la loi des formes subjectives qui éclairent la dialectique contemporaine de la soumission et de l’insurrection. Nous avons aussi rendu compte des urgences militantes : celle qui provient des épreuves imposées aux peuples par la misère grandissante et les destructions sociales. Celle, liée à la première, qui provient de l’action de plus en plus arrogante des bandes fascistes, sur des thèmes nationalistes absolument creux et des réalités racistes absolument intolérables. À ce propos, nous avons tenté de faire le bilan des actions de résistance en cours.

Je n’ai pas à ajouter à tout cela, en ce qui concerne les caractéristiques immédiates de la situation en Grèce. Un de mes grands maîtres en politique communiste disait : « Celui qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole. » Contrairement à d’autres intervenants de notre colloque, notamment nos amis grecs, je n’ai pas, après tout, fait d’enquête politique, d’enquête militante, sur la situation qui nous sert ici de point de référence. Je sais d’expérience qu’une situation politique nouvelle ne peut être connue que de l’intérieur de son processus, que l’information et l’opinion ordinaire ne suffisent pas. Et cela pour une raison très simple : la nouveauté politique, qui est subjective, ne se laisse pas saisir de l’extérieur quand elle est en train de se constituer. C’est du reste ce que voulait dire le maître que j’ai cité quand il ajoutait : « Enquêter sur un problème, c’est le résoudre. » Je n’ai aucunement la possibilité ni l’intention de résoudre aucun des problèmes actuels du peuple grec.

Je vais donc assumer la subjectivité largement extérieure qui est la mienne, et partir d’un sentiment, d’un affect, peut-être personnel, peut-être injustifié, mais que je ne peux m’empêcher de ressentir en l’état actuel de mon information : à savoir, un sentiment d’impuissance politique générale, dont ce qui arrive en Grèce est comme un concentré.

J’ai certes admiré l’éloquence élégante de mon ami et camarade Costas Douzinas, mon voisin à cette table, quand il a nourri son optimisme proclamé de références précises à ce qu’il estimait être les nouveautés politiques de la résistance populaire en Grèce, où il discernait même l’émergence d’un nouveau sujet politique. Mais je n’ai pas été convaincu. Naturellement, ce qu’il a rapporté du courage et de l’inventivité tactique des manifestants progressistes et antifascistes est enthousiasmant. Ce sont là, en outre, des choses nécessaires. Mais nouvelles ? Non, pas du tout. Ce sont les invariants de tout mouvement de masse réel : égalitarisme, démocratie de masse, invention de slogans, bravoure, rapidité des réactions… Tout cela, nous l’avons aussi bien connu avec la même énergie – joyeuse et toujours un peu angoissée – en mai 1968 en France, nous l’avons observé sur la place Tahrir en Égypte, et à vrai dire ce devait exister déjà du temps de Spartacus ou de Thomas Münzer. J’ai proposé il y a presque quarante ans d’appeler ces déterminations « les invariants communistes », et je dirais aujourd’hui plus précisément : les caractéristiques invariantes du communisme de mouvement. Les nouveautés proprement politiques, le sujet politique, c’est autre chose : leur vitalité requiert le mouvement, mais ne peut jamais se confondre avec lui.

Partons donc provisoirement d’un autre point.

La Grèce est un pays à la très longue histoire, de portée universelle. Un pays dont la résistance aux oppressions et occupations successives a une particulière densité historique. Un pays où le mouvement communiste, y compris sous sa forme armée, a été très puissant. Un pays où aujourd’hui encore, la jeunesse a donné l’exemple de révoltes massives et tenaces. Un pays où sans doute les forces réactionnaires classiques sont très organisées, mais où il y a la ressource courageuse et ample de grands mouvements populaires. Un pays où existent certes de redoutables organisations fascistes, mais un pays où existe aussi un parti de gauche à la base électorale et militante apparemment solide.

Or, tout se passe dans ce pays comme si rien ne pouvait arrêter l’emprise totale du capitalisme déchaîné par sa propre crise. Comme si, sous la direction de comités ad hoc et de gouvernements serviles, le pays n’avait aucune autre voie possible que de suivre les ordres sauvagement antipopulaires de la bureaucratie européenne. Au regard en effet des questions posées et des « solutions » européennes, le mouvement de résistance apparaît comme un processus de retardement, et non comme le porteur d’une alternative politique effective.

Telle est la grande leçon du moment qui nous invite non seulement à soutenir de toutes nos forces le courage du peuple grec ; mais à méditer avec lui sur ce qu’il faut penser et faire pour que ce courage ne soit pas, de façon désespérante, un courage inutile.

Car ce qui frappe, en Grèce exemplairement, mais aussi bien partout ailleurs, et notamment en France, est l’impuissance avérée des forces progressistes à imposer le moindre recul significatif aux puissances économico-étatiques qui entendent soumettre sans restriction les peuples à la loi nouvelle, quoique aussi bien ancienne, ou fondamentale, du libéralisme intégral.

Non seulement ces forces progressistes piétinent sans pouvoir se targuer pour l’instant d’un succès, même limité, mais ce sont bien plutôt les forces fascisantes qui grandissent et prétendent diriger, dans le décor en trompe l’œil d’un nationalisme xénophobe et raciste, l’opposition aux diktats des administrations européennes.

Mon sentiment est que le foyer de cette impuissance n’est pas principalement du côté d’une inertie populaire, d’une absence de courage, ou d’un ralliement majoritaire à la nécessité du pire. De nombreux témoignages, dans ce colloque même, ont montré que la ressource d’une action populaire vive et massive existe en Grèce. Même ici, à l’occasion des actions contre la réforme des retraites par Sarkozy – réforme qui fait intégralement partie du démantèlement des services publics et des dispositifs d’aide sociale exigés partout en Europe par des bureaucraties serviles, lesquelles sont unanimement relayées par les gouvernements en place –, nous avons observé que d’importants détachements populaires faisaient preuve d’obstination et pratiquaient les invariants du communisme de mouvement, notamment l’usage de formes de grève non conventionnelles et de rassemblements soustraits à l’hégémonie syndicale. Néanmoins, aucune pensée nouvelle de la politique n’émergeait, à échelle d’ensemble, de ces tentatives, aucun vocabulaire neuf ne relayait la rhétorique revendicative, et les directions syndicales ont finalement pu convaincre tout le monde qu’il fallait attendre… les élections.

Je pense que ce dont nous faisons l’expérience est bien plutôt que la plupart des catégories politiques dont les activistes de mouvement essaient de se servir pour penser et transformer les situations effectives sont, dans leur état actuel, largement inopérantes.

En vérité, nous héritons, après les vastes mouvements  des années 1960 et 70, d’une très longue période de contre-révolution économique, politique et idéologique, qui a largement détruit la confiance et le pouvoir qui pouvaient rattacher la conscience populaire aux mots les plus élémentaires de la politique d’émancipation comme, je les cite au hasard, « lutte des classes », « grève générale », « nationalisation sans indemnité ni rachat », « révolution », « action clandestine », « alliance des étudiants et des ouvriers », « libération nationale », « dictature populaire », « démocratie de masse », « parti prolétarien », et bien d’autres… Le mot-clef de « communisme », qui dominait la scène depuis le milieu du xixe siècle, est lui-même désormais confiné dans une sorte d’infamie historique à propos de laquelle il faut bien dire que l’opinion progressiste s’est elle-même coulée dans un bilan historique entièrement dicté par l’adversaire. Que se soit imposée comme naturelle et unanimement acceptée l’équation : communisme = totalitarisme a été un sérieux échec des révolutionnaires durant les néfastes années 1980 du dernier siècle. Certes, nous ne pouvions éviter une critique politique incisive, majeure, de ce que furent les États socialistes et les Partis communistes au pouvoir, notamment en Union soviétique. Mais cette critique devait être la nôtre, elle devait alimenter un progrès de nos théories et de nos pratiques, et non aboutir à une sorte de renonciation morose, une fois jeté le bébé politique avec l’eau du bain historique.  Il s’est produit ce fait spectaculaire : s’agissant d’un épisode historique d’une importance capitale pour nous, nous avons adopté, pratiquement sans restriction, le point de vue de l’adversaire. Et ceux qui ne l’ont pas fait ont tout simplement persévéré dans la funeste rhétorique antérieure, comme  si rien ne s’était passé.

Parmi les victoires de cet adversaire, dans la composition duquel ont figuré les nouveaux chiens de garde de l’ordre idéologique contemporain – presque toujours des renégats du mouvement des années 1960 –, une des plus importantes est la victoire symbolique. Non seulement nous avons laissé notre vocabulaire propre être discrédité et ridiculisé, quand il n’est pas rangé du côté du crime, mais nous nous servons des mots préférés de l’ennemi comme s’ils pouvaient être les nôtres. C’est le cas tout particulièrement, pour la situation qui nous occupe, des mots « démocratie », « économie », « Europe », et quelques autres. Même l’usage d’expressions d’allure neutre, comme « les gens », est en fait largement dépendant des sondages et des médias, et incorporé à des inepties du genre « les gens pensent que… ».

On a beaucoup moqué, du temps des vieux communismes, ce qu’on appelait la langue de bois, les phrases vides, les adjectifs ronflants. Certes, certes. Mais l’existence d’une langue commune est aussi celle d’une Idée partagée. L’efficacité des mathématiques dans les sciences – et on ne saurait nier que les mathématiques soient une magnifique langue de bois – tient précisément à ce qu’elles formalisent l’idée scientifique. La nécessité de pouvoir formaliser rapidement l’analyse d’une situation et les conséquences tactiques de cette analyse est tout aussi requise en politique. C’est le signe d’une vitalité stratégique.

Aujourd’hui, une des supériorités de l’idéologie démocratique officielle est précisément qu’elle dispose d’une langue de bois parlée dans tous les médias et par tous nos gouvernements sans exception. Qui peut croire que « démocratie », « libertés », « économie de marché », « droits de l’homme », « équilibre budgétaire », « effort national », « peuple français », « compétitivité », « réformes », et ainsi de suite, soient autre chose qu’une omniprésente langue de bois ? C’est nous, militants sans stratégie de l’émancipation, qui sommes en réalité depuis pas mal de temps aphasiques ! Et ce n’est pas la langue, sympathique et inévitable, de la démocratie mouvementiste qui nous sauvera. « À bas ceci ou cela », « tous ensemble, nous gagnerons », « dégage », « résistance ! », « on a raison de se révolter »… Tout ça peut rassembler un moment les affects collectifs, tout cela est tactiquement très utile, mais laisse entièrement en suspens la question d’une stratégie lisible. C’est une langue trop pauvre pour parler en situation de l’avenir des actions émancipatrices.

La clef du succès politique réside certes dans la force de la révolte, son étendue et son courage. Mais aussi dans sa discipline, et dans les déclarations dont elle est capable. Déclarations qui concernent un avenir stratégique positif, qui révèlent une possibilité nouvelle, invisible depuis la propagande de l’adversaire. C’est cela que les militants organisés d’un mouvement, ou d’une situation quelconque, sont chargés d’extraire de ce qui est fait et dit, de formaliser, et de renvoyer pour discussion élargie à tous ceux qui constituent le socle populaire de ce mouvement ou de cette situation. C’est pourquoi l’existence de vastes mouvements populaires, si elle est un phénomène historique, ne délivre pas par elle-même une vision politique. La raison en est que ce qui cimente un mouvement sur la base des affects individuels est toujours de caractère négatif : cela peut aller depuis des négations abstraites, du genre « à bas le capitalisme », ou « non aux licenciements » ou « non à l’austérité », ou « à bas la troïka européenne », qui n’ont strictement aucun autre effet que de souder provisoirement le mouvement dans la faiblesse négative de ses affects ; jusqu’à des négations plus spécifiées, parce que leur cible est précise et rassemble des couches différentes de la population, comme « Moubarak dégage » pendant le printemps arabe, qui peuvent en effet obtenir un résultat, mais nullement construire la politique de ce résultat, comme on le voit aujourd’hui en Égypte et en Tunisie, où des partis religieux réactionnaires, sans vraie relation aux mouvements, récoltent la mise. Car toute politique se fait au régime de ce qu’elle affirme et propose, et non à celui de ce qu’elle nie ou rejette. Une politique est une conviction active et organisée, une pensée en acte qui indique des possibilités inédites. Les mots d’ordre de type « résistance ! » sont certes propres à rassembler les individus, mais aussi à faire que ce rassemblement prenne le risque de n’être tout d’abord qu’un mélange joyeux et enthousiaste d’existence historique et de faiblesse politique, et ensuite, quand l’adversaire, bien mieux équipé, politiquement, discursivement et étatiquement, l’emporte, qu’un repli amer et un ressassement stérile de l’échec.

Le maître en politique que je citais plus haut disait aussi : « Si vous voulez connaître une question, faites-en l’histoire. » La situation actuelle dans le monde ressemble beaucoup à celle des années 1840-1850. Là aussi, après la Révolution française de 1792-1794, comme après les soulèvements, révolutions et guerres populaires victorieuses des années 1960 et 70, nous avons une très longue séquence de contre-révolution, dominée par un vif élan du capitalisme libéral en voie de mondialisation. Là aussi, dans les années qui vont de 1847 à 1849, il y a comme un « printemps des peuples » dans toute l’Europe, comme il vient d’y en avoir un dans tout le monde arabe, mais aussi dans quelques situations « occidentales ».  Là aussi, du côté des révoltes, nous trouvons un langage enthousiaste, démocratique et révolutionnaire, mais pauvre et sans unité. Et là aussi, il y a, partout, le triomphe de la réaction et la venue au pouvoir d’affairistes et de corrompus d’un nouveau genre. Ce n’est qu’après des décennies de labeur organisé, comme la création de la première Internationale ou l’unification des partis sociaux-démocrates, et de tentatives glorieuses mais désespérées, comme la Commune de Paris ou la révolution russe de 1905, que surgira une capacité politique ouvrière disposée à la victoire et incarnée, comme il est requis, dans des organisations à vocation internationale. Encore aura-t-il fallu que la langue du marxisme devienne pratiquement hégémonique dans l’étendue entière du mouvement ouvrier, mais aussi, finalement, dans de vastes masses rurales, qu’il s’agisse de la Chine ou de pays soumis à la terreur coloniale.

Il semble bien que ce ne soit pas dans la contagion d’un affect négatif de résistance qu’on peut trouver de quoi imposer un recul sérieux aux forces réactionnaires qui visent aujourd’hui à désintégrer toute pensée et toute action qui ne leur sont pas homogènes. C’est dans le partage discipliné d’une idée commune et l’usage peu à peu répandu d’une langue homogène.

La reconstruction d’une telle langue est un impératif crucial. C’est uniquement dans ce but que j’ai proposé de réintroduire, de redéfinir, de réorganiser, tout ce qui dépend du mot « communisme ».

Soulignons au passage que le mot « communisme » désigne fondamentalement trois choses.

D’abord, le constat analytique selon lequel, dans les sociétés aujourd’hui dominantes, la liberté, dont on fait le fétiche démocratique que nous savons, est en fait entièrement dominée par la propriété. La « liberté » n’est que celle d’acquérir sans limite préétablie tous les biens possibles, et le pouvoir de faire « ce qu’on veut » est étroitement mesuré par l’étendue de cette acquisition. Quelqu’un qui a perdu toute possibilité d’acquérir quelque chose n’a dans les faits aucune espèce de liberté, et du reste on le lui fera bien voir, comme aux « vagabonds » que le libéralisme anglais du capitalisme ascendant pendait sans états d’âme. C’est la raison pour laquelle Marx, dans le Manifeste, déclare que toutes les injonctions du communisme peuvent en un sens se ramener à une seule : abolition de la propriété privée.

Ensuite, « communisme » signifie l’hypothèse historique selon laquelle il n’est pas nécessaire que la liberté soit normée par la propriété, et les sociétés humaines dirigées par une étroite oligarchie de puissants hommes d’affaires et de leurs servants politiques, policiers, militaires ou médiatiques. Une société est possible, où prédomine ce que Marx appelle la « libre association », où le travail productif est collectivisé, où les grandes contradictions inégalitaires (entre travail intellectuel et travail manuel, entre villes et campagnes, entre hommes et femmes, entre encadrement et exécution, etc.) sont en voie de disparition, et où les décisions qui concernent tout le monde sont réellement l’affaire de tous. Il convient de traiter cette possibilité égalitaire comme un principe de la pensée et de l’action, et de ne pas en démordre.

Enfin, « communisme » désigne la nécessité d’une organisation politique internationale. Cette organisation part de la rencontre entre les principes et l’action effective des masses populaires. Sur cette base, elle s’efforce de mettre en mouvement la pensée inventive des gens, de construire, sans la mélanger à celle de l’État existant, une puissance interne à toutes les situations. Le but est que cette puissance soit capable de plier le réel dans la direction prescrite par le nouage des principes à la subjectivité agissante de tous ceux qui ont la volonté de transformer la situation considérée.

Le mot « communisme » nomme ainsi le processus complet par lequel on libère la liberté de sa soumission inégalitaire à la propriété. Que ce mot ait été celui contre lequel nos ennemis se sont le plus constamment acharnés tient à ce qu’ils ne peuvent supporter ce processus, lequel détruit en effet leur liberté, celle dont la propriété fixe la norme. Au demeurant, ce seul acharnement, cette volonté farouche de criminaliser le mot « communisme », qui ont commencé au xixe siècle, bien avant l’expérience des États socialistes, relèvent de ce que les Chinois appellent « le professeur par l’exemple négatif » : si c’est lui que nos ennemis détestent par-dessus tout, ce doit être par sa redécouverte qu’il faut commencer.

Sans doute, et je terminerai par ce point, faut-il aussi y voir clair, notamment face aux bandes fascistes, quant aux usages du mot « peuple ». Ce qui revient aussi à lier le mot « peuple » à la reconstruction du mot « communisme ».

Le chemin de cette liaison passe par les quatre sens possibles de « peuple » : le sens fasciste, le sens étatique et juridique, le sens qu’il prend dans les luttes de libération nationale et le sens qu’il a dans les actions politiques visant une émancipation égalitaire.

Dans cette classification, nous avons deux sens négatifs du mot « peuple ». Le premier, le plus évident, est celui que plombe une identité fermée – et toujours fictive – de type racial ou national. L’existence historique de ce genre de « peuple » exige la construction d’un État despotique, qui fait exister violemment la fiction qui le fonde. Le second, plus discret, mais à grande échelle plus nuisible encore – par sa souplesse et le consensus qu’il entretient – est celui qui subordonne la reconnaissance d’un « peuple » à un État qu’on suppose légitime et bienfaisant, du seul fait qu’il organise la croissance, quand il le peut, et en tout cas la persistance, d’une classe moyenne, libre de consommer les vains produits dont le capital la gave, et libre aussi de dire ce qu’elle veut pourvu que ce dire n’ait aucun effet sur le mécanisme général. On voit aisément que le premier sens est d’usage pratiquement obligé dans les politiques fascisantes. Le second est celui qui domine dans nos démocraties parlementaires. Disons qu’il y a le peuple-race dans le premier cas, et ce qu’on pourrait appeler le peuple-classe-moyenne dans le second cas.

Nous avons également deux sens positifs du mot « peuple ». Le premier est la constitution d’un peuple dans la visée de son existence historique, en tant que cette visée est niée par la domination coloniale et impériale, ou par celle d’un envahisseur. « Peuple » existe alors selon le futur antérieur d’un État inexistant. Il s’agit de libérer le peuple de sa sujétion, de sa négation, à partir de l’idée d’un État populaire nouveau. Le second est l’existence d’un peuple qui se déclare comme tel à partir de son noyau dur, qui est ce que l’État officiel exclut précisément de « son » peuple prétendument légitime. Par exemple les ouvriers au xixe siècle, les paysans dans tous les pays soumis à la colonisation, aujourd’hui encore les prolétaires de provenance étrangère. Un tel peuple affirme politiquement son existence par la solidarité organisée avec son noyau dur. Il ne peut donc exister que dans la visée stratégique d’une abolition de l’État existant, précisément parce que celui-ci affirme que reconnaître l’existence d’un tel peuple est absolument impossible.

« Peuple » est donc une catégorie politique du communisme, soit en amont de l’existence d’un État désiré dont une puissance interdit l’existence, soit en aval d’un État installé dont un nouveau peuple, à la fois intérieur et extérieur au peuple officiel, exige la disparition.

Le mot « peuple » n’a finalement de sens positif qu’au regard de l’inexistence possible de l’État. Soit un État interdit dont on désire la création. Soit un État officiel dont on désire la disparition. « Peuple » est un mot qui prend toute sa valeur, soit sous les espèces, transitoires, de la guerre de libération nationale, soit sous celles, définitives, des politiques communistes, qui depuis toujours ont pour norme stratégique ce qu’elles appellent le « dépérissement de l’État ».

Ces exercices verbaux nous ont-ils éloignés de la Grèce et de l’urgence concrète de la situation ? Peut-être. Cependant, une politique est toujours la rencontre de la discipline des idées et de la surprise des circonstances. Elle est une puissance immédiate, mais aussi l’établissement d’une durée.

Mon vœu est que la Grèce soit, pour nous tous, le lieu universel d’une telle rencontre.