Les ambigüités de la Grande Alliance contre le fascisme en Grèce (1941-1946)

JF

Intervention de Joëlle Fontaine au colloque « Le symptôma grec » (texte inédit)

Les années 1941-1946 sont celles d’une implantation à la fois populaire et durable du fascisme en Grèce, comme conséquence à la fois de l’occupation nazie et, de façon plus étonnante, d’une intervention militaire de la Grande-Bretagne à Athènes, peu après la Libération, en décembre 1944.

Certes, la Grèce attaquée par les Allemands en avril 1941 est soumise à une dictature, instaurée en août 1936 par le général Métaxas avec l’appui du roi Georges II et très proche des régimes fascistes alors nombreux en Europe : pour la bourgeoisie grecque aussi, le problème est de faire barrage aux mouvements populaires et aux grèves qui se multiplient dans le contexte de la crise économique. Métaxas a donc dissout les corps élus, supprimé les libertés, interdit les grèves et les syndicats et mis en place des corporations symbolisant l’unité de la nation, au lieu de la lutte des classes revendiquée par les ennemis désignés du régime, les communistes. La plupart des cadres du Parti communiste sont emprisonnés ou déportés quand commence la guerre.

Pourtant, le régime de Métaxas n’est pas toujours considéré comme véritablement fasciste, faute de grand parti fasciste grec à l’image du parti italien ou du parti nazi. Certes, il existe depuis la fin des années 20 des groupuscules, comme le Tria Epsilon (EEE, Union nationale des Grecs) constitué à Salonique sur l’idée de la supériorité de la race grecque, avec des bases proches de l’idéologie nazie : le nationalisme, qui trouve un écho favorable en Grèce vu les frustrations nées de la catastrophe de 1922 en Asie mineure, l’antisémitisme (la moitié de la population de Salonique est juive) et l’anticommunisme. Avec cette particularité, constante dans le fascisme grec, que les « judéo-bolcheviks » sont censés comploter pour livrer la Macédoine aux Bulgares – le Parti communiste grec ayant défendu jusqu’en 1935 l’idée d’une Fédération balkanique regroupant Grèce, Yougoslavie, Bulgarie et une Macédoine autonome. Le groupe s’en prend violemment aux Juifs et aux communistes et bénéficie, comme les SA en Allemagne, de la complicité de la police.

Mais il n’y a pas d’adhésion populaire à la « 3e civilisation grecque » prônée par Métaxas. C’est bien la guerre et l’occupation nazie qui vont être à l’origine d’une implantation plus profonde du fascisme en Grèce. Le mouvement populaire provisoirement contenu renaît en effet très vite sous la forme du grand mouvement de Résistance de l’EAM, le Front populaire de Libération créé en septembre 1941 par les communistes et par des petits partis socialistes. Son développement rapide gêne considérablement non seulement les forces d’occupation, mais aussi les classes possédantes grecques dans la mesure où l’EAM, comme la plupart des mouvements de Résistance européens, porte un programme de profondes réformes politiques, économiques et sociales. Et ce programme connait un début d’application dans la partie de la Grèce libérée par l’ELAS, l’Armée populaire de l’EAM, avec des institutions autonomes et même un gouvernement propre, le Comité de Libération nationale, à partir de mars 1944.

C’est dans ce contexte que vont être constituées, surtout à partir de 1943, des milices grecques auxiliaires de l’occupant nazi, au nom du combat contre l’ennemi commun : le communisme incarné par l’EAM/ELAS (on refuse d’y voir un front alors que les petits partis socialistes y ont joué un rôle important). Certaines de ces milices ont été créées par les Allemands eux-mêmes, portent l’uniforme de la Wehrmacht et partagent totalement l’idéologie nazie : telle l’Armée grecque de volontaires de Poulos, un ancien de Tria Epsilon qui a laissé de sinistres souvenirs à Salonique, où il a aussi beaucoup profité du pillage des biens juifs par les nazis. Le but des Allemands n’est pas seulement « d’économiser le sang allemand », mais aussi, comme l’a expliqué le gouverneur militaire Löhr, de « mettre pleinement en valeur la partie anticommuniste du peuple grec, de sorte qu’elle se manifeste ouvertement et qu’elle soit contrainte à une hostilité ouverte envers la partie communiste ». Préoccupation qui rejoint celle du gouvernement collaborateur d’Athènes et les profiteurs du marché noir qui craignent de se voir privés de leurs bénéfices à la Libération.

C’est donc le Premier ministre collaborationniste grec, Rallis, qui prend lui-même en 1943 l’initiative de créer d’autres milices, largement financées par ces profiteurs, « pour protéger notre régime social… mis en péril par les visées infernales du communisme » : les Bataillons de Sécurité qui portent l’habit traditionnel du sud des Balkans (d’où leur nom d’evzones ou de tsoliadès). Ils passent très vite sous l’autorité du général SS Schimana et interviennent aux côtés des Allemands dans les grandes opérations de « nettoyage » menées contre l’ELAS et dans les sinistres bloko des quartiers populaires d’Athènes. Vers la fin de l’occupation, ils sont plus de 20 000 – effectif considérable par rapport à celui de la milice française pour une population 5 à 6 fois plus petite.

Les membres des Bataillons de Sécurité ne sont pas forcément, au départ au moins, des anti-communistes convaincus. Il y a alors dans les grandes villes de Grèce une masse de gens sans travail, ne survivant que grâce aux secours de la Croix Rouge. L’incorporation dans les Bataillons assure ravitaillement, habillement, soins et même un salaire permettant de faire vivre une famille. La peur des représailles de l’ELAS empêche ensuite de revenir en arrière. Et il y a eu recrutement systématique dans les bas-fonds de la société, de vauriens à la recherche d’occasions de pillage et de violence, ce qui explique la barbarie des actes commis par ces Bataillons. Quant aux cadres, comme il n’y avait pas assez de volontaires parmi les officiers de l’armée grecque, Rallis en a obligé beaucoup à s’enrôler en menaçant de les priver de leur pension.

Il y a aussi de petites organisations monarchistes « nationales », qui se prétendent résistantes mais combattent surtout, en collaboration avec les Allemands et les Bataillons de Sécurité, l’EAM/ELAS accusé d’être une organisation entièrement aux mains des communistes et de mettre en avant la libération nationale pour s’emparer du pouvoir et livrer le pays aux Bulgares. On les trouve surtout dans les régions les plus conservatrices, comme le Péloponnèse, où l’on ne pardonne pas à l’ELAS d’avoir entraîné les femmes dans la Résistance. A Athènes les chitès du colonel Grivas, installés sur les collines de Philopappou, en face de l’Acropole, se procurent leurs armes auprès du gouvernement Rallis et se livrent en pleine rue à des opérations contre les partisans de l’EAM. Il y a aussi la Hiérarchie Militaire du général Papagos qui prétend agir selon les ordres directs du roi et des Britanniques et infiltre avec ce discours les diverses milices collaborationnistes.

Effectivement les Britanniques, qui tiennent à garder la Grèce dans leur zone d’influence, s’inquiètent eux aussi, depuis l’été 1943, de l’importance prise par l’EAM et de son programme de réformes. C’est en septembre 1943 que Churchill, fortement attaché à la monarchie grecque, commence à prévoir le plan MANNA, c’est-à-dire le débarquement de troupes britanniques en Grèce APRES le départ des Allemands pour éviter le « vide de pouvoir ». Dès ce moment les agents anglais en Grèce combattent l’EAM/ELAS par tous les moyens, y compris en livrant des armes aux petites organisations « nationalistes » qui collaborent avec les Allemands. Ils placent des hommes à eux dans le gouvernement de Rallis, qui prétend avoir accepté ce poste par esprit de sacrifice, pour se consacrer à la lutte prioritaire contre l’EAM, et avoir constitué les Bataillons de Sécurité avec l’approbation de Londres – sans jamais être démenti par la BBC.

L’un des épisodes les plus troubles de ces étonnantes convergences est la rencontre organisée en novembre 1943 à Athènes par un agent de la Mission militaire britannique, Don Stott, entre plusieurs de ces organisations et un représentant du gouvernement collaborateur, en vue d’actions communes contre l’EAM. La manœuvre est éventée et Londres prétend que Don Stott a agi de sa seule initiative, mais il y a parallèlement des tentatives pour négocier une paix séparée avec les Allemands, afin que le retrait de ceux-ci se fasse dans des conditions favorables à la fois pour eux et pour les Britanniques.

Il devient de plus en plus évident qu’on cherche à renforcer les organisations collaborationnistes pour les utiliser le moment venu contre l’EAM. Mais comment utiliser des forces fascistes pour écraser une Résistance qui a lutté aux côtés des Alliés ? C’est Georges Papandréou, l’homme providentiel installé par les Britanniques en avril 1944 au poste de Premier ministre du gouvernement du roi en exil au Caire, qui prépare le terrain en expliquant que les Bataillons de Sécurité protègent la population grecque de la « terreur communiste »… Certes, lorsque l’EAM entre dans son gouvernement, malgré ces signes très inquiétants, en septembre 1944, après les accords du Liban, Papandréou publie enfin une déclaration condamnant les Bataillons de Sécurité. Mais en sous-main, en collaboration étroite avec les Britanniques, il se prépare à utiliser ces mêmes milices lors de la Libération imminente. Car le rapport de forces est inquiétant pour lui. L’EAM/ELAS dispose d’une puissance considérable (1 million et demi de membres sur une population de 7 millions) et contrôle la presque totalité du territoire, et bien qu’il ait montré sa volonté d’évolution démocratique en entrant dans le gouvernement, Papandréou et le roi veulent son anéantissement pur et simple car il est en mesure d’avoir une forte majorité aux élections et au référendum prévu concernant le maintien ou non de la monarchie. Or Papandréou ne dispose que d’une petite armée de quelques milliers d’hommes, la Brigade de Montagne – ce qui reste des forces armées grecques d’Egypte qui se sont révoltées en avril 1944 contre leurs officiers royalistes, et dont la moitié a été envoyée en détention dans les camps britanniques d’Afrique.

Papandréou envoie donc secrètement à Athènes le général Spiliotopoulos, membre d’une petite organisation « nationaliste » ouvertement collaborationniste. Il doit, avec la complicité de la police de Rallis, prendre livraison des armes envoyées clandestinement du Caire afin d’assurer le contrôle de la capitale lors du retrait des Allemands. Les préparatifs britanniques de débarquement se précisent au mois d’août et Papandréou nomme en septembre le général britannique Scobie chef des forces armées en Grèce, avec l’accord de l’ELAS obtenu lors de la conférence de Caserta. Au même moment les Allemands se retirent du Péloponnèse, laissant aux Bataillons de Sécurité de grosses quantités d’armes pour alimenter la lutte contre le communisme. Effectivement des affrontements terribles ont lieu entre résistants et collaborateurs.

Or les directives que donne à cette occasion Scobie sont inquiétantes : les membres des Bataillons de Sécurité doivent être traités avec indulgence s’ils acceptent de se rendre et pourront soit rejoindre leur foyer soit être enfermés dans des camps avec leur armement. Ils continuent à toucher leur solde et dans les camps ils sont surtout à l’abri de la vengeance populaire, bien nourris, régulièrement entraînés par des officiers britanniques… On fait comprendre à leurs chefs que leur dénonciation par le gouvernement Papandréou est purement fictive, on les utilise pour prendre livraison des armes qui continuent à arriver – en attendant de les enrôler dans l’affrontement désiré par Papandréou et par les Britanniques pour en finir avec l’EAM.

C’est la façon dont sont traités les Bataillons de Sécurité et plus généralement les ex-collaborateurs qui déclenche les terribles combats de décembre 1944 à Athènes et au Pirée. L’EAM/ELAS ne refuse pas le désarmement de ses partisans, exigé par Papandréou dès le 5 novembre. Il demande seulement que la Brigade de Montagne, arrivée à Athènes quatre jours après, soit également désarmée, ainsi que les petites organisations « nationalistes » collaborationnistes dont les membres circulent impunément, armés jusqu’aux dents, dans les rues d’Athènes, et continuent à arrêter et assassiner les résistants. C’est devant le refus de Papandréou, dûment chapitré par les Britanniques, qu’a lieu la manifestation du 3 décembre où la police tire sur la foule, déclenchant une insurrection du peuple d’Athènes qui va durer plus d’un mois. Et malgré l’intervention massive des troupes britanniques (jusqu’à 75 000 hommes), de leurs tanks, de leurs canons, de leurs avions même puisqu’Athènes a été bombardée par la RAF, ce que n’avaient jamais fait les nazis, le gouvernement grec devra effectivement lancer dans les combats des milliers de membres des Bataillons de Sécurité pour venir à bout des partisans pourtant dépourvus de tout armement sérieux. Et pour obtenir enfin le désarmement souhaité le 12 février 1945.

Mais ce n’est que la première étape dans l’écrasement de la Résistance. Si l’accord de Varkiza, signé ce jour-là, marque la fin de l’ELAS, l’EAM reste un puissant mouvement politique et se consacre à préparer les élections. C’est alors que la terreur s’abat sur les résistants désarmés. Dans les campagnes, des bandes armées où l’on retrouve les membres des anciennes milices collaborationnistes se livrent en toute impunité à la persécution et à l’assassinat des familles sympathisantes de l’EAM, avec les mêmes motivations que pendant l’occupation, y compris le pillage pur et simple. Lors des procès qui ont lieu, ce sont les résistants qui sont condamnés, les miliciens sont relevés de leurs torts puisqu’ils n’ont fait que protéger la population contre la « terreur communiste ». Un grand nombre de leurs cadres sont incorporés dans l’appareil d’Etat, notamment dans l’armée et la police reconstituées par les soins de la mission militaire britannique.

Et les élections évidemment frauduleuses qui se déroulent dans cette atmosphère en mars 1946 ne font que confirmer cette situation et permettre la légalisation de la terreur, en empêchant tout accès des anciens résistants à la vie politique pour de longues années. En empêchant même leur simple survie, ce qui va les amener à reprendre les armes.

Ainsi, malgré sa Résistance massive, la Grèce se retrouve donc en 1946 à la merci de ces mêmes forces fascistes qu’elle a combattues opiniâtrement pendant plus de 3 ans, et qui n’auraient pas pu dominer à la Libération si les Britanniques ne les avaient pas promues et utilisées pour leur objectif de rétablissement de l’ordre dictatorial et monarchiste d’avant-guerre, loin de ce dont avaient rêvé les résistants.