La société de la dette : la Grèce et l’avenir de la post-démocratie

YS

La démocratie et la dette

Le passage du début à la fin de la modernité est en général associé à un processus de démocratisation progressive, qui a opéré dans le domaine à la fois politique et économique. Sur le plan politique, la démocratie représentative a bénéficié d’une expansion mondiale sans précédent ; en Occident, notamment, les droits politiques et sociaux semblaient s’être développés jusqu’à très récemment. Sur le plan économique, nous avons assisté à une « démocratisation de la consommation » avec l’extension progressive d’une culture du « luxe » consumériste : apparue avec la « consommation ostentatoire » typique de la société de cour, cette éthique a peu à peu colonisé la bourgeoisie et ensuite les classes populaires en créant une société dans laquelle prédomine le consumérisme. Dans une certaine mesure, ces deux processus ont avancé de pair, et c’est ainsi que le système est parvenu à coopter les pressions populaires et les mouvements sociaux, et à créer une relative stabilité : en remplaçant largement la prohibition par le plaisir obligé, et le pouvoir disciplinaire par la régulation productive du désir. Les deux piliers de ce processus sont aujourd’hui en crise. La crise a d’abord affecté le domaine politique, marquant la mutation post-démocratique de la démocratie représentative.

Jacques Rancière est l’un des théoriciens politiques qui ont forgé le terme de post-démocratie (Rancière, 1995). Un terme qui selon lui « sert simplement à désigner le paradoxe qui fait valoir sous le nom de démocratie la pratique consensuelle d’effacement des formes de l’agir démocratique ». (Rancière, 1998). Ce diagnostic correspond en gros aux observations de Colin Crouch : alors que l’aspect formel des institutions démocratiques demeure plus ou moins en place, la politique et le gouvernement glissent progressivement sous le contrôle de groupes privilégiés d’une façon qui rappelle des temps pré-démocratiques (Crouch, 2004). Ce qui accompagne le développement de la post-démocratie s’avère une identification totale de la forme démocratique aux « nécessités » du capital mondialisé :

« Au marxisme déclaré caduc, le libéralisme supposé régnant emprunte le thème de la nécessité objective, identifiée aux contraintes et aux caprices du marché mondial. Que les gouvernements soient les simples agents d’affaires du capital international, cette thèse naguère scandaleuse de Marx est aujourd’hui l’évidence sur laquelle “libéraux” et “socialistes” s’accordent. L’identification absolue de la politique à la gestion du capital n’est plus le secret honteux que masqueraient les “formes” de la démocratie, c’est la vérité déclarée dont se légitiment nos gouvernements. » (Rancière, 1995, p. 155).

Comment est-on passé à ce régime hybride sans que se soit développée une résistance significative ? Qu’est-ce qui a permis le lent mais constant développement de la « post-démocratie » ?  Il est important de noter que la dynamique post-démocratique n’a pas immédiatement affecté la « démocratisation de la consommation », bien qu’elle ait signalé un accroissement significatif en termes d’inégalité. Cet acte d’équilibre délicat s’est effectué par le biais de l’accumulation de la dette. La perte des droits politiques et sociaux est passée en grande partie « inaperçue » dans la mesure où les strates inférieures de la société pouvaient encore fonctionner en tant que consommateurs en empruntant de plus en plus. L’hégémonie de la finance est parvenue à échanger des droits contre du crédit et de la dette. Ainsi, si l’État-providence a été instrumental en soutenant la « consommation de masse » au moyen de la redistribution des revenus, dans la post-démocratie consumériste, « le crédit à la consommation a endossé le rôle qui incombait à l’État-providence dans le régime fordiste » (Marazzi).

Les faces multiples de la dette

C’est cependant là que les choses acquièrent une gravitas morale/subjective supplémentaire dont les implications sociales et politiques sont immenses. Bien que Lazzarato n’inscrive pas son analyse dans la longue tradition sociologique et/ou psychanalytique de l’éthique, de la morale et de l’essence du capitalisme, son percutant essai La Fabrique de l’homme endetté offre un compte rendu révélateur de la façon dont l’hégémonisation du comportement économique par la dette/le crédit a commencé à produire des effets bien au-delà du domaine économique. Pourquoi ? Précisément parce que « la dette agit comme machine de capture, de “prédation” ou de “ponction” sur la société dans son ensemble, comme un instrument de prescription et de gestion macro-économique, et comme un dispositif de redistribution des revenus. Elle fonctionne également en tant que mécanisme de production et de “gouvernement” des subjectivités collectives et individuelles », (p. 27). Elle relève du domaine de la subjectivité qui se situe à l’épicentre de ce fonctionnement : « c’est la dette qui dresse, apprivoise, fabrique, module et modèle la subjectivité », (p. 34). Ainsi opère-t-elle à l’intersection du pouvoir, de la morale et de l’économie.

En rappelant d’abord le rôle qu’a joué la chrétienté, qui « intériorise » la dette comme un « sentiment de culpabilité », et en s’inspirant ensuite principalement de Nietzsche et de Deleuze, Lazzarato montre avec pertinence comment la dette constitue « un rapport de pouvoir spécifique qui implique des modalités spécifiques de production et de contrôle de la subjectivité (une forme particulière d’homo œconomicus, “l’homme endetté”) », (p. 27). Un type de pouvoir qui opère à travers la mise en place d’une morale spécifique « de la promesse (d’honorer sa dette) et de la faute (de l’avoir contractée) », (p. 28). Ce rapport créancier-débiteur implique « un processus éthico-politique de construction d’une subjectivité dotée d’une mémoire, d’une conscience et d’une moralité qui l’incitent à la fois à la responsabilité et à la culpabilité. Production économique et production de subjectivité, travail et éthique sont indissociables », (p. 41).

Nous le savons tous, le problème que pose ce modèle a été de faciliter l’ensemble de la crise bancaire survenue en 2008. Une fois que les taux d’intérêt augmentent, que le marché immobilier est à l’arrêt et que les modèles d’évaluation des risques bancaires s’écroulent, « tout ce mécanisme de “distribution” des revenus par la dette et la finance s’effondre », (p. 86). Il est néanmoins assez surprenant que, bien qu’au départ la crise ait semblé fournir la condition de possibilité d’une repolitisation progressive de l’économie – soulignant le besoin de renverser la tendance à la « dérégulation » –, elle serve actuellement à tenter de renforcer plus encore l’orthodoxie post-démocratique néolibérale, tout du moins dans le contexte européen. Après avoir d’abord encouragé le consumérisme dépendant de l’emprunt, et autorisé la fête prolongée des banquiers, le même bloc de pouvoir néolibéral utilise la dette – désormais passée aux budgets des États – en vue de renverser la démocratisation ; et désormais, le processus de dé-démocratisation qui a tout d’abord affecté le domaine politique affecte également la consommation : la société consumériste de la « jouissance commandée » est violemment revenue à une « société de la prohibition ». En transformant la dette privée en dette souveraine, en individualisant et en étendant la faute aux deux (dette publique et dette privée), « le coup porté à la gouvernance néolibérale par la crise des subprimes se transformera, à court terme, en victoire de l’économie de la dette universelle ». En effet, sans prendre en compte cette fonction multimodale de la dette, sa capacité à opérer à une pluralité de niveaux, ainsi que son association historique/subjective à la honte et à la culpabilité, il est impossible de comprendre comment la crise a été gérée jusqu’à présent.

Non seulement le néolibéralisme, depuis son émergence, a été fondé sur une logique de la dette (Lazzarato), plus important, « la dernière crise financière a été saisie par le bloc de pouvoir de l’économie de la dette comme occasion pour approfondir et étendre la logique des politiques néolibérales », (p. 27). À travers la menace du non-remboursement de la dette souveraine, le bloc du pouvoir néolibéral « veut mener jusqu’au bout ce programme dont il fantasme, depuis les années 1970, l’application intégrale : réduire les salaires au niveau minimum, couper les services sociaux pour mettre l’État-providence au service des “assistés” (les entreprises et les riches) et tout privatiser », (p. 13). Non sans ironie, c’est là qu’on rencontre le renversement bizarre qui marque la fin du processus de « démocratisation de la consommation ».  Si la dette/le crédit a servi au départ à sauvegarder l’accès à la consommation dans une société de plus en plus inégalitaire, si elle a fonctionné pour soutenir nos envies aristocratiques de « consommation ostentatoire », c’est à présent avec violence qu’« on revient avec le crédit à une situation proprement féodale [très différente], celle d’une fraction de travail due d’avance au seigneur, au travail asservi » (Baudrillard, cité en exergue par Lazzarato).

Le labo grec

Depuis ces dernières années, le laboratoire expérimental des stratégies néolibérales et autres d’avant-garde qu’est la Grèce (avant que Chypre n’ait pris le relais) fournit le terrain idéal pour tester la validité de toutes ces hypothèses par rapport aux visages multiples/changeants de la dette – qui soulignent le maintien/renforcement successif d’orientations éthico-politiques antithétiques (de l’encouragement à la stigmatisation de la dette et à l’individualisation de la faute, de la honte et de la culpabilité, voire à l’expérimentation de l’annulation de la dette) – et leur efficacité politique. Et si la dette n’était pas seulement un problème, mais également un mécanisme de domination, en d’autres termes, un semblant de solution ? Si le sentiment de culpabilité qu’elle induit est aussi envahissant, n’est-ce pas précisément parce qu’il précède son actuel déploiement et se construit sur des infrastructures subjectives sédimentées sur la longue durée ?

Certes, les crises perturbent généralement les représentations dominantes, elles secouent notre sens de la continuité et génèrent de nouveaux récits qui tentent de réguler le lien social, souvent en faveur des hiérarchies sociales préexistantes. Après y avoir été soumis pendant trois ans, nous pouvons certainement en dresser la carte avec une grande précision. Et je me réfère principalement au discours dominant des institutions européennes, que la plupart des intellectuels et les médias en Grèce acceptent et reproduisent largement. Examiné dans son déroulement généalogique (avant et après la crise), ce discours est lui-même marqué par une certaine irrégularité ou discontinuité. Où le localiser ? Quasiment du jour au lendemain, le pays qui a rejoint l’euro et accueilli les jeux Olympiques en acquérant une reconnaissance internationale inconditionnelle, qui est membre de l’UE, un partenaire commercial préférentiel dans les Balkans et un marché prisé pour les marchandises européennes (des contrats d’armement lucratifs et des équipements médicaux surévalués aux voitures de luxe et aux produits high-tech), est devenu le malade de l’Europe, la bête noire à ridiculiser, condamner et discipliner de la manière la plus sévère et la plus exemplaire.

Métaphores et répertoires

Cartographier les discours qu’exprime cette gigantesque opération disciplinaire, entraînant une vaste expérience de déclassement social violent et de restructuration néolibérale, nous met face à un processus qui crée et maintient la honte et la culpabilité – et légitime ainsi la punition (sous la forme d’un appauvrissement radical, de la flambée du chômage, de la liquidation du travail et des autres droits sociaux) –, lequel processus s’appuie, du moins à un premier niveau, sur une série de métaphores, toutes soutenues par ce que Lacan appelait le discours universitaire, c’est-à-dire le savoir des experts. Comme si les personnages des livres de Norbert Elias et de Michel Foucault reprenaient vie, nous avons affaire au médecin et à l’instituteur qui une fois de plus assument leurs pratiques et leurs rôles « civilisateurs », disciplinaires et pastoraux.

Par exemple, on peut voir clairement la mise en œuvre d’une métaphore médicale : la crise est déclarée être une grave maladie, le résultat d’une pathologie sociale intrinsèque ; par crainte de « contagion » et de « contamination », un traitement rigoureux doit être prescrit – comme une chimiothérapie expérimentale, quitte à mettre en danger la vie même du patient, c’est la seule chose qui garantisse de restaurer ses fonctions ; tel est en tout cas l’argument avancé. On peut également repérer dans le discours dominant une métaphore pédagogique des plus traditionnelles, qui attribue cette fois le problème, la cause de la crise, à une certaine immaturité et/ou une mauvaise conduite. La Grèce est traitée comme un enfant qui fait l’école buissonnière, qui mérite d’être puni afin qu’il corrige son propre comportement, mais aussi pour servir d’exemple aux autres. La liste pourrait s’allonger presque indéfiniment, mais il faut mentionner au moins encore une métaphore centrale en plus des deux métaphores anthropo-morphiques déjà présentées : la métaphore zoomorphique.  Le mépris moral qui alimente ce discours se révèle au mieux dans l’équation faite entre les personnes et les animaux, un déplacement rhétorique qui enrichit grandement le répertoire discursif du processus disciplinaire en cours : le Sud de l’Europe est ainsi désigné sous l’acronyme PIIGS, dépourvu d’humanité, de rationalité et de dignité. Et ce qui sépare les cochons des cobayes n’a après tout pas grande importance.

Quoi qu’il en soit, un simple premier niveau d’analyse critique met en relief de manière frappante les diverses métaphores médicales, pédagogiques ou zoologiques qui sont au centre des discours institutionnels répondant à la crise. Mais allons un peu plus loin. Dans ces récits, dans ces nouvelles représentations, la crise n’apparaît pas seulement comme un fait neutre, une simple perturbation ; elle est clairement reconstruite comme un échec majeur. Si la crise elle-même représente quelque chose, c’est bien un échec ; mais pas n’importe quel échec, évidemment. On ne parle pas de l’effondrement d’un système, d’un échec systémique, mais d’un échec personnalisé. La question n’est pas de savoir « quoi ? » mais « qui ? ». C’est précisément là que démarre tout un processus de localisation, un processus qui, nous l’avons vu, dans le but de localiser et de relater cet échec, incorpore des catégories médicales, rationnelles et morales à des tropes dans un mélange politique d’une grande pertinence. Cependant, quelles sont les conditions de possibilité qui confèrent à ces discours une efficacité politique ? Comment parviennent-ils à affecter autant de gens et de groupes sociaux, et à effectuer cet habile tour de passe-passe qui consiste à camoufler un échec systémique sous un échec exceptionnel/individuel ?

Stratégies discursives

Passons à présent des métaphores et des représentations aux stratégies discursives. Ce n’est nullement une coïncidence si la plupart des commentateurs et universitaires (sur place aussi bien qu’à l’étranger) présentent souvent la Grèce comme un cas exceptionnel, qui a mérité ses malheurs en raison des excès irrationnels et immoraux auxquels s’est livrée la population. L’hybris et la nemesis acquièrent ainsi un nouveau sens dans un récit qui sert à légitimer la révolte des élites européennes (et grecques). Ce que cet argument moraliste échoue à prendre en compte, c’est que, premièrement, la Grèce n’est pas la seule dans ce cas ; elle bénéficie de la compagnie d’autres « cas exceptionnels » sur une liste de plus en plus longue. Et si le caractère exceptionnel était utilisé ici dans le cadre d’une stratégie néocoloniale du « diviser pour régner » à l’applicabilité universelle ? Inutile de le préciser, l’emploi de la catégorie « néocoloniale » dans ce texte ne se réfère pas à un rapport de subordination et de soumission unidimensionnel. Le néocolonialisme dont nous faisons actuellement l’expérience est si omniprésent que le centre métropolitain et la périphérie en sont tous deux affectés. L’association qui vient immédiatement à l’esprit est celle avec une chanson de 1992 du célèbre groupe grec de musique électronique, Stereo Nova : « Mon pays est la colonie d’une plus grande colonie » ; il ne faut pas oublier que la tendance à l’austérité est partie d’Allemagne et que, tôt ou tard, elle devra y retourner.

Il n’est pas sans intérêt que cette stratégie serve à réguler à la fois les relations entre les États – chaque fois un cas est stigmatisé en vue de discipliner les autres, avant qu’un nouveau entre dans le groupe stigmatisé (PIIGS) – et les relations entre des groupes sociaux/professionnels, entre des générations entières et entre des individus au sein des États ; ainsi la même stratégie a-t-elle d’abord servi en Grèce à diaboliser les fonctionnaires avant d’englober le secteur privé, etc. Peut-être pourrait-on interpréter cette tendance dans le cadre de la technologie politique générale d’individualisation de la faute et de la honte/culpabilité. Si un pays fait face à des difficultés, cela n’a rien à voir avec des échecs systémiques et est attribué uniquement à des échecs et des pathologies internes – tel est l’argument avancé ; de la même façon, dans chaque pays, des groupes sociaux sont stigmatisés les uns après les autres comme étant irrationnels et immoraux de manière à minimiser le sentiment qu’ils pourraient avoir d’un but commun et à désarmer la résistance à l’avalanche de mesures d’austérité. Chacun est responsable de lui-même à un niveau individuel : si quelqu’un est pauvre ou chômeur, c’est sa faute.

Les paradoxes de la dette grecque

Cependant, quelle est la preuve de l’échec de la Grèce, quel est le symptôme de sa maladie ? Quelle est l’évidence indiscutable qui constitue la base de la faute, la source de la honte et de la culpabilité ? La réponse est simple : l’accumulation de la dette. La dette apparaît comme le point nodal de toutes les mesures de discipline, de punition et de blâme mentionnées précédemment. Pourtant, la dette en tant que simple valeur numérique n’a pas de sens en soi ; ce qu’elle implique est lié à l’environnement économique, social et politique. Du fait de la transformation de son environnement, la dette et le déficit de la Grèce ont été, quasiment d’un jour à l’autre, déclarées insoutenables, et une série de mesures brutales de « dévaluation intérieure » a été imposée comme étant la seule solution, le seul traitement – avec toutes les répercussions catastrophiques qu’elles entraînent : conséquemment à la dépression qui s’en est suivie, le PIB a chuté de 20 % entre 2008 et 2012, et le chômage s’élève à 20 %, tandis que celui des jeunes dépasse les 50 %.

Néanmoins, c’est là que commencent à apparaître plusieurs paradoxes réellement déconcertants. Comment est-il possible que les politiques imposées en vue de remédier à ce problème – l’échec économique et moral de la dette excessive –, et de maîtriser de façon progressive le déficit, promettent seulement de « stabiliser » la dette en 2020 au même niveau ou presque que celui qu’elle avait en 2008-2009 au début de la crise ? N’est-ce pas révélateur du fait que, au moins pendant cette phase délicate, la dette fonctionne à la fois comme un échec et une pathologie à soigner, mais aussi – et c’est plus essentiel – comme un mécanisme de contrôle à maintenir et à utiliser de façon « convenable » ? Tel est le paradoxe dans lequel nous nous trouvons, et, en plus de n’être que le premier d’une série, il a une fonction quasi universelle : d’une part, la dette est déclarée après coup contraire à l’éthique, la faute est rétroactivement individualisée – sa prise en main est assignée à des États, groupes et individus particuliers en ignorant les inégalités systémiques plus larges –, et une livre de chair est exigée de chacun, à l’exclusion normale des élites, bien sûr ; d’autre part, la dette est acceptée comme quelque chose qui est là pour rester, qui a besoin d’être en quelque sorte stabilisé et protégé – voire « cultivé » – de manière à servir d’instrument de menace, de soumission et de contrôle. En effet, personne ne peut échapper aujourd’hui à la toile d’araignée de l’endettement, et cela ne s’applique pas seulement à la Grèce, mais à une large catégorie d’entités et de sujets institutionnels, que ce soit les États obligés de renflouer leurs banques qui s’effondrent ou les étudiants qui, au lieu de bourses, reçoivent désormais des prêts, de sorte que leur vie commence en étant surdéterminée par une énorme charge.

Comment est-il cependant possible que tant de gens acceptent cet état de choses dans la mesure où l’accumulation de la dette constituait encore récemment un comportement d’une éthique absolue dans les sociétés consuméristes capitalistes ? En d’autres termes, comment est-il possible que la dette soit passée brusquement d’un bon à un mauvais objet ? D’un accomplissement à un échec dont tout un chacun (des États aux individus) est pleinement responsable et pour lequel la souffrance éternelle ne peut être que la seule récompense ? Il est à mon avis impossible de comprendre cette miraculeuse transformation sans en renverser la causalité et en mettre  la rétroactivité en évidence, mieux, sans prendre en compte les structures de soumission sur le long terme.

Permettez-moi de commencer par ces structures de soumission. Il existe, de fait, quantité de preuves suggérant que l’hypothèse de la honte et de la culpabilité est toujours déjà présupposée en tant qu’infrastructure subjective à long terme bien avant son instanciation historique (contingente). Par exemple, au niveau pragmato-logique, comment expliquer autrement que soient aujourd’hui si nombreux ceux qui sont contraints de se sentir honteux et coupables à cause de leur endettement (national, familial et personnel), alors que, il y a quelques années, ces mêmes personnes étaient activement encouragées à accumuler du crédit et de la dette en vue de dépenser, de consommer et de jouir – la honte et la culpabilité affectaient uniquement ceux qui ne pouvaient pas s’adapter à l’esprit de « consommation ostentatoire » généralisée/démocratisée. Il est vrai qu’une sorte de propension préexistante a besoin d’être posée en principe, ce qui n’a rien à voir avec les contenus particuliers impliqués (très différents, sinon contradictoires). Lentement, il devient évident que ce qui est en jeu avec le crédit et la dette est quelque chose qui va très au-delà de l’économie et implique la formation du sujet au niveau le plus profond, justifiant l’interprétation qu’en donne Lazzarato – en la tirant il est vrai du côté de la psychanalyse ! Si une telle construction passe par la supposition (impossible) du devoir, de la honte et de la culpabilité et de leur régulation politique, il nous faut appréhender ce que la psychanalyse ajoute à ce tableau quand elle y reconnaît des gestes fondateurs de la subjectivité moderne au sein de la civilisation. Ce type de régulation politique et de contrôle social opère à travers les aspects multiples et alternatifs du surmoi : prohibitif et brutal (Freud) ou permissif et génératif (Lacan). De telles ambivalence constitutive et variabilité historique de l’infrastructure subjective au sein de la civilisation apparaissent comme une technologie de domination indispensable à travers son association à d’autres processus dans lesquels la division et l’engagement mutuel alternent en continu : pour n’en citer que deux, la dialectique entre les deux essences du capitalisme, ainsi que celle entre les différents aspects du pouvoir tels que les a formulés Foucault.

Nous pouvons en déduire que l’accumulation de la dette forcée tout comme la stigmatisation et la punition de l’endettement constituent des moments internes mais antithétiques du même mécanisme, lequel utilise la construction du sujet au service de la hiérarchie sociale. Et quand ce qui relie les deux échoue, l’effacement de la dette et le pardon de la dette sont réclamés pour préserver l’ordre social. Historiquement, ces trois options ont toutes tour à tour maintenu en même temps que transformé progressivement les rapports de pouvoir (notamment dans le troisième cas). Ainsi savons-nous que l’effacement de la dette a en général correspondu à une exigence populaire et qu’elle a souvent eu pour conséquence la fondation de régimes démocratiques – le tout premier exemple étant la seisachtheia de Solon et la fondation de la démocratie athénienne. Néanmoins, l’effacement de la dette a également été utilisé par des pharaons, des rois et des tyrans dans le but d’obtenir le soutien populaire (Hudson). Dans le cas de la Grèce contemporaine, nous avons vu les forces institutionnelles promouvoir tour à tour ces trois options. Au départ, avant la crise, l’accumulation de la dette a été autorisée et même propagée dans le cadre de la deuxième, à savoir l’essence consumériste du capitalisme ; puis, quasiment d’un jour à l’autre, les mêmes institutions ont fait de la dette excessive un échec pathologique qu’il fallait punir par des formes « post-modernes » de servitude pour dettes. Après trois ans de crise, la troïka a par ailleurs accepté/orchestré des processus de restructuration de la dette -– quoique non sans détour ! Cette annulation (partielle) de la dette a miraculeusement échoué à changer réellement quoi que ce soit à la viabilité de la dette grecque sur le long terme ou à la situation difficile actuelle du peuple grec.

La fin de la post-démocratie ?

Une des conclusions provisoires qu’il est possible d’en tirer est que la gestion actuelle de la crise implique une dialectique permanente entre la subjectivité et le lien social utilisant des technologies de domination éprouvées qui parviennent à sublimer ce qui apparaît comme une ambivalence et une contradiction (l’accumulation encouragée  de la dette et de la punition), voire une percée (l’annulation de la dette), dans un engagement mutuel à soutenir le bloc de pouvoir dominant. Cependant, pour appréhender pleinement l’imposition subjective/collective de cette dialectique, et son efficacité politique, il faut également prendre en compte une dimension séparée – bien que pas sans rapport – de la performativité biopolitique et de sa rétroactivité. Quel est le renversement qui serait ici nécessaire ? Nous avons discuté d’un processus qui consiste à créer et à maintenir la honte et la culpabilité, et à légitimer ainsi la punition – mais si c’était aussi le contraire ? Peut-être que ce qui permet que la dette se transforme tout à coup d’une chose positive en une chose négative, de bon en mauvais objet, est aussi la brutalité et l’absurdité de la punition en soi – ainsi que son application universelle. Paradoxalement, plus la punition est dure et déplacée, plus il est facile que ce changement soit accepté. La performativité biopolitique de la punition en elle-même attribue rétroactivement à la conduite passée les stigmates d’une pathologie excessive, immorale et irrationnelle. Là, la punition semble produire rétroactivement une culpabilité et une honte en contournant presque la faute. Il s’agit d’une dimension sinistre qu’il ne faut pas ignorer. Et qui pourrait entraîner de graves implications dans la façon que l’on a de caractériser l’évolution des politiques (post-) démocratiques dans les pays de la périphérie européenne.

En résumé, la question essentielle est la suivante : comment évalue-t-on la mise en place de la société de la dette « néolibérale » ? Est-elle le signe de davantage de post-démocratisation ? Ou indique-t-elle un passage au-delà de la post-démocratie pour aller sur le terrain de ce qui, actuellement, ne peut que représenter une contradiction dans les termes en tant que « démocratie totalitaire » ou autoritaire (Marazzi) ? Colin Couch semble pencher en faveur de la première hypothèse :

« Toute la façon dont a été gérée la crise a apporté la preuve d’un plus grand glissement vers la post-démocratie. Pour commencer, le modèle financier anglo-américain qui a produit la crise au départ a été conçu par une élite politico-économique qui correspond à mon concept, les banquiers s’activant à Washington pour mettre en place des politiques adaptées à leurs entreprises. Et ensuite, la gestion de la crise elle-même a consisté avant tout en une opération de sauvetage des banques aux dépens du reste de la population. L’expression la plus explicite des aspects post-démocratiques de la gestion de la crise a été l’encadrement du plan d’austérité imposé à la Grèce, conçu par des autorités internationales en collaboration étroite avec un groupement de dirigeants bancaires. »

Cependant, la gestion de la crise elle-même ne fonctionne-t-elle pas de plus en plus grâce à des moyens qu’on trouverait très difficile de rendre compatibles avec la définition la plus formelle de la (post-) démocratie ?

On pourrait relever maints exemples de ce genre dans les récentes peripetieia de la Grèce. L’un de ceux qui ont très vite acquis une plus large visibilité a été la suppression brutale par Merkel et Sarkozy de la proposition de procéder à un référendum faite par George Papandreou à Cannes pendant le sommet du G-20 (3-4 novembre 2011), ce que Jürgen Habermas et Ulrich Beck ont immédiatement souligné (Habermas, 2011a, 2011b ; Beck, 2011). Et que se passe-t-il quand la stratégie « du choc et de l’épouvante » déjà décrite et la dislocation sociale qui s’ensuit mènent à une réaction populaire ? De ce point de vue, la situation en Grèce est également révélatrice. La réaction déclenche une double stratégie au nom des élites dominantes : au niveau idéologique, la contestation est dénoncée comme étant du « populisme irresponsable », tandis que, au niveau institutionnel, elle déclenche la mutation de la post-démocratie en un nouvel hybride, dans lequel la légalité s’éloigne de plus en plus de la légitimité, la séparation des pouvoirs souffre et le Parlement lui-même se retrouve marginalisé à mesure que de plus en plus d’éléments d’un « gouvernement par décret » virtuel sont mis en place.

Mais surtout, le signe le plus évident d’un tel passage tient à la brutalité et à l’absurdité de la « punition » en soi ; dans de nombreux cas, et sans aucun fondement face à tout argument raisonnable, les mesures mises en œuvre ne servent que l’imposition performative d’un mode brutal de domination. Ainsi, en plus de la culpabilité et de la honte qui servent à légitimer la punition fiscale, fonctionnant dans et – en même temps – au-delà de la représentation, la sévérité biopolitique sans précédent des mesures mises en place renforce, en lui-même et par lui-même, ce complexe de culpabilité/honte. Émerge dès lors une forme politique qui semble n’appréhender qu’insuffisamment le concept de « post-démocratie ».

Deux exemples récents viennent illustrer cette tendance – et je me limiterai aux exemples devenus un lieu commun dans la sphère publique grecque sur lesquels tout le monde ou presque semble être d’accord. Tout d’abord, l’« erreur » abondamment commentée qu’a commise le FMI en calculant l’effet qu’auraient les mesures mises en œuvre sur la contraction du PIB (Blanchard et Leigh). Face à l’aveu surprenant d’une telle sous-évaluation aux conséquences désastreuses pour l’économie grecque, et qui a suscité des appels à assouplir la politique actuelle venus de toutes les tendances politiques, la troïka a repris avec insistance la devise de Christine Lagarde : « Appliquer les mesures, appliquer les mesures, appliquer les mesures ! » La même brutalité nihiliste marque un autre incident récent. L’augmentation pharamineuse des tarifs du fuel de chauffage imposée par la troïka a eu pour résultat que la consommation de fuel a chuté, que la plupart des Grecs ont enduré un hiver sans chauffage central, que les forêts autour des zones urbaines ont énormément souffert étant donné que les gens cherchaient désespérément à chauffer leur famille et, dernier point mais pas des moindres, les conditions atmosphériques dans les villes se sont rapidement détériorées vu que la population faisait brûler tout ce qu’elle trouvait pour se chauffer. Chaque fois qu’il a été fait remarquer dans la sphère publique que l’augmentation des revenus fiscaux était en réalité négligeable, voire inexistante, et alors même que la situation avait tout d’une catastrophe humanitaire, la réponse a été qu’on ne pouvait rien y changer. Et cette législation est toujours en place !

Il paraît évident que ce qui est en jeu ici relève d’un mécanisme qui fonctionne sur la souffrance ; pour reprendre l’expression de Lazzarato, un mécanisme qui fonctionne sur une « mnémotechnique de la cruauté », laquelle inscrit dans le corps même la promesse du remboursement de la dette. En termes shakespeariens, une livre de chair, un membre doit être arraché afin que cette structure de pouvoir produise le surplus de désespoir absurde qui lui permettra d’être acceptée avec fatalisme – du moins est-ce la logique à l’œuvre. Allons-nous encore choisir de commenter cette tournure qu’ont prise les événements dans la rubrique « post-démocratie », ou bien le fait que la gouvernementalité néolibérale tourne à la cruauté universelle est-il le signal clair que la phase présente de l’économie de la dette entraîne non pas la post-démocratie, mais plutôt une « antidémocratie », (p. 118) ? Si, comme le dit Lazzarato, « le chantage est le mode de gouvernement “démocratique” auquel aboutit le néolibéralisme » (p. 120), nous pourrions très bientôt nous retrouver obligés de discuter de l’émergence d’un autoritarisme européen.

Références

Beck, Ulrich (2011), «Créons une Europe des citoyens!», Le Monde, 26.12.2011, http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/26/creons-une-europe-des-citoyens_1622792_3232.html

Blanchard, Olivier & Leigh, Daniel (2013), «Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers», IMF working paper.

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