La résistance, la philosophie et la gauche

CD

L’âge de la résistance

Le « nouvel ordre mondial » annoncé en 1989 aura été le plus court dans l’histoire. Suite à l’effondrement du système bancaire en 2008, des manifestations, des émeutes et des soulèvements ont éclaté partout dans le monde. Ni les partis traditionnels ni les partis radicaux n’avaient prévu une telle vague, qui a suscité une recherche effrénée de précédents historiques. Un ancien directeur des services secrets britanniques y a vu « une vague révolutionnaire, comme en 1848». Paul Mason est d’accord : « Il existe de forts parallèles – surtout avec 1848, et avec la vague de mécontentement qui a précédé 1914. » Alain Badiou diagnostique un « réveil de l’histoire». Régulièrement, de nouvelles formes de résistance et d’insurrection apparaissent. Savoir quand est imprévisible, mais il est certain qu’elles se produiront. Après un intervalle de quarante ans, nous sommes entrés dans un nouvel âge de la résistance. Nous examinerons les principales caractéristiques de ces nouvelles formes, subjectivités et stratégies de résistance en nous appuyant sur des exemples qui concernent la Grèce – le cas occidental le plus avancé et le plus abouti –, mais qui n’en sont pas moins typiques d’un mouvement  à l’échelle mondiale.

1. Le 6 décembre 2008, après le meurtre d’Alexis Grigoropoulos, élève de 16 ans dans le centre d’Athènes, une insurrection massive et spontanée sans leader regroupant des lycéens, des étudiants et des travailleurs a paralysé la Grèce. Les rassemblements et les marches devant le Parlement, les ministères et les commissariats de police se sont accompagnés de sit-ins, de happenings dans les rues, de l’interruption de spectacles dans les théâtres pour discuter avec le public de la mise en place d’une banderole appelant à la résistance sur l’Acropole, de l’occupation des studios de la télévision nationale pendant le bulletin d’informations ou encore du geste symbolique qui a consisté à brûler le sapin de Noël sur la place Syntagma. Des banques et des boutiques de luxe ont été attaquées, certains magasins pillés, plusieurs voitures et quelques bâtiments incendiés, sans qu’il y ait eu de victimes à déplorer. Les similarités avec l’insurrection des banlieues parisiennes de 2005 et 2007, ainsi qu’avec les émeutes survenues en août 2011 à Londres, sont frappantes. L’insurrection a préparé la résignation du gouvernement de droite de Karamanlis, puis sa défaite aux élections de novembre 2009, qui ont donné une très large majorité aux socialistes de Papandreou.

2. Athènes, février 2011. Pendant que la révolution au Maghreb battait son plein, 300 migrants maghrébins sans papiers se sont réfugiés à Hepatia, un bâtiment du centre d’Athènes, où ils ont entamé une grève de la faim. Vivant en Grèce depuis dix ans, ils effectuaient les travaux que ne voulaient pas faire les Grecs, en gagnant moins que le salaire minimum et sans avoir de couverture sociale. Quand la crise a éclaté, ils ont été virés sans ménagement. Au bout de quarante jours, alors que plusieurs grévistes de la faim étaient hospitalisés, souffrant de lésions organiques irréversibles dont ils allaient mourir, le gouvernement a accepté l’ensemble de leurs revendications.

3. Athènes, 25 mai. Après s’être déclarés solidaires du mouvement espagnol des indignados, des hommes et des femmes de tous âges, idéologies et qualifications, y compris de nombreux chômeurs, qui se sont baptisés les aganaktismenoi (« indignés »), ont commencé à occuper la place Syntagma (Constitution) à Athènes face au Parlement. Ni les partis politiques ni les banderoles n’étaient les bienvenus, et il n’y a eu aucun leader ou porte-parole. Les occupations, bien que paisibles, ont fait l’objet d’attaques brutales de la part de la police. Lorsque celle-ci a fini par chasser les occupants fin juillet, les assemblées populaires se sont étendues aux villes et aux banlieues. Le Premier ministre Papandreou, incapable de négocier avec les manifestants, a d’abord démissionné en juin, puis s’est ravisé et l’a finalement fait début novembre, peu après que la population a occupé la rue où devait avoir lieu un défilé militaire ; le président de la République a dû prendre la fuite. Au cours des deux élections qui se sont tenues en 2012, la multitude de la résistance est devenue le peuple grec et a voté massivement pour Syriza, le parti de coalition de la gauche radicale. Syriza, qui avait obtenu 4 % des suffrages en 2009, a atteint 27 % en juin 2012 et est  à présent le probable prochain gouvernement grec.

Ces exemples offrent un panorama des formes, des subjectivités et des stratégies de résistance. Leur multiplication et leur intensification de par le monde peuvent être interprétées comme une réaction à la situation spécifique du capitalisme avancé. Nous proposons de nous livrer à une brève exploration de l’état des choses face auquel elles réagissent.

Premièrement, la nature du travail a changé de façon radicale. Le travail permanent touche à sa fin. Le temps partiel, flexible, en alternance ou le travail à la pièce sont désormais la règle, de longues périodes de chômage succédant à de courtes périodes de travail. Nous devons être flexibles, ajustables et désireux d’apprendre, améliorer constamment nos compétences, nos connaissances et nos aptitudes. Dans le passé, une « armée de réserve » de chômeurs servait à faire diminuer les salaires. La technologie et le passage de l’industrie au monde en voie de développement ont pour effet que, dans le système capitaliste, un grand nombre de gens sont devenus superflus. Ce sont les sans-emploi et les inemployables, les jeunes et les vieux, les migrants et les réfugiés qu’on a qualifiés de « débris humains ». Dans le même temps, les salaires sont brusquement revus à la baisse en vue d’améliorer les profits, ou, comme les désigne un euphémisme, la compétitivité. En Grèce, les salaires et les retraites des fonctionnaires ont été diminués jusqu’à 50 %, et le secteur privé a suivi en abolissant les conventions collectives et en réduisant le salaire minimum des jeunes à 320 euros.

Deuxièmement, le profit revêt deux nouvelles formes : la location de services et l’intérêt du capital. Le capitalisme fonctionne de plus en plus sur la consommation financée par la dette. Les individus, les entreprises et les États doivent emprunter pour dépenser. Les prêts étudiants et les prêts personnels à la consommation, tout comme les prêts et les hypothèques que contractent les entreprises, font de nous des endettés permanents. La dette fait désormais partie intégrante de la vie. Ce n’est pas le grand ennemi que beaucoup présentent, mais le lubrifiant indispensable à l’économie de services. La dette en tant que rapport social et concept moral a des bénéfices supplémentaires pour le capital. L’endetté est pétri de culpabilité et de patience ; le créditeur contrôle son comportement bien davantage que l’employeur celui de l’employé. L’endetté est formellement libre s’il accepte un mode de vie de rédemption et de remboursement. En ce sens, la dette garantit le comportement soumis de l’endetté qui fait du remboursement de la dette la priorité essentielle de sa vie. C’est pourquoi la fâcheuse situation actuelle qui est la nôtre n’est pas une crise de la dette, mais un désir de la dette.

La Grèce représente un cas d’école de désir de la dette. Après l’entrée dans l’euro, les socialistes de la modernisation ont promu la consommation et l’hédonisme comme le moyen principal qui permet de lier les intérêts privés au bien commun. Les gens se sont vus traités comme des machines désirantes et consommatrices. Les prêts faciles et à bas taux, qui incitent à convertir son épargne en valeurs et en actions, ainsi que l’augmentation artificielle des biens immobiliers, sont devenus les principaux instruments de la croissance économique, en même temps que le critère du bonheur individuel et de la mobilité sociale. Le père « obscène »  de la psychanalyse n’a cessé de dire aux Grecs d’emprunter, de « jouir » et d’« acheter », de vivre comme s’ils vivaient leur dernier jour.

L’austérité a renversé violemment les priorités. Une gigantesque dette souveraine est venue s’ajouter à l’endettement personnel. La population s’est vue divisée en fonction de l’âge, la qualification, le genre et la race, tandis qu’un changement de comportement radical était imposé au nom du « salut national ». La politique du désir personnel et du plaisir s’est transformée en une stratégie pour sauver la nation, son information génétique, en abandonnant ses membres individuels aux rigueurs du péché, de la culpabilité et de la punition. Cette atomisation de la population s’est poursuivie tout d’abord par la mise en œuvre des politiques de modernisation que sont la supposée liberté de choix et la responsabilité personnelle passant par la dette et la consommation. L’austérité punitive complète le projet en transformant l’individualisme agressif en un individualisme défensif, qui est l’apothéose du nominalisme : seuls existent les individus et la souveraineté, qui s’affrontent l’un et l’autre dans un état d’exception quasi permanent. On demande aux Grecs d’ajuster leur comportement aux « besoins » de la nation et de se soumettre à des contrôles approfondis, lesquels visent à recouvrer la santé sociale. L’austérité est une correction biopolitique agressive. Elle recouvre chacun des aspects de l’existence, de l’essentiel comme la nourriture, l’électricité et l’habillement à la santé, l’éducation, la sécurité sociale et les loisirs.

Les élites grecques ont créé la dette qu’elles ont ensuite transmise à la population sous la forme de 230 milliards d’euros de prêts de renflouement. La dette souveraine s’est construite sur trois éléments. Premièrement, l’emprunt d’État a servi à huiler les rouages du patronage et du copinage institués par le duopole que forment le parti de droite Nouvelle Démocratie et le Pasok socialiste depuis les années 1970. Deuxièmement, l’État a toléré l’évasion fiscale et promu la fraude fiscale pour les riches clients des élites politiques. Enfin, le gigantesque renflouement des banques suite à l’effondrement de 2008 a fait grimper la dette à 120 % du PIB. Aujourd’hui, après cinq ans d’austérité, elle s’élève à 165 %. À quoi servent ces politiques catastrophiques ? L’enjeu qui se cache derrière l’austérité est une réorganisation du capitalisme du sommet vers la base. À un moment donné, les salaires s’aligneront sur ceux des Chinois, de même que les conditions syndicales et sociales, tout en assurant la profitabilité continue du capital. Les élites européennes et grecques avaient décidé de ces réformes ; la dette offrait un prétexte commode pour les imposer rapidement et brutalement et les moraliser. Les Grecs ont péché, ils doivent être punis. En ce sens, Mme Merkel agit comme le surmoi de Freud sadique et cruel — plus on obéit, plus on est puni. « Que veut Mme Merkel ? » demandent les élites grecques, mais la dame n’arrête pas de changer de chanson. Par moments elle veut que la Grèce sorte de l’euro, à d’autres elle veut la garder dans l’euro, mais surtout, elle ne dit rien. Comme à la question de Freud « Que veut la femme ? », aucune réponse n’est possible. Néanmoins, cette interrogation permanente alimente le désir. La tentative désespérée de deviner les désirs et de satisfaire Mme Merkel — l’« ego idéal » des élites grecques — ne cesse d’amplifier l’austérité sur les Grecs à bas revenus, les seuls  à ne pas avoir participé à fabriquer la dette.

Les subjectivités résistantes

Le néolibéralisme biopolitique et l’économie de services ne produisent pas seulement des marchandises destinées à des sujets, elles créent des sujets. Des stratégies matérielles, sociales, affectives, éthiques et cognitives sont impliquées dans ce processus. Sur le plan matériel, les travailleurs ont été directement insérés dans l’économie de services capitaliste qui prône la consommation par le biais de la dette privée et publique. La dette pour la consommation devient le moteur principal de l’économie qui affaiblit les institutions intermédiaires tels que les syndicats, les partis, le gouvernement local, les églises, tout comme le principe de représentation.  La condition post-démocratique de la gouvernance des experts qui l’accompagne a sapé encore davantage la loyauté envers les institutions représentatives.

Le travailleur endetté porte un intérêt croissant au succès du capitalisme financier. Il a accepté que la liberté de choix du consommateur et la responsabilité personnelle étaient les deux principaux critères du succès. Cependant, cette atomisation de la population est aussi le talon d’Achille du capitalisme.  Le travailleur peut se retirer brusquement, ou même violemment, si les principaux paramètres de son intégration en viennent à être contrariés. Si l’un des maillons de la chaîne de l’intégration se brise, l’ensemble de l’architecture psychologique et politique s’en trouve affaiblie, voire s’effondre. Ce qui peut se produire en cas d’une soudaine perte d’emploi, d’une détérioration majeure des conditions de vie ou de ses attentes, d’une attaque de la dignité personnelle ou nationale, de la frustration des désirs ou des promesses. Ou éclater suite à une accumulation d’humiliations et de défaites. Ou bien encore, un événement inattendu peut agir comme un catalyseur. La mort de Grigoris en décembre 2008 comme celle de Mark Duggan à Londres en août 2011 ont condensé symboliquement pléthore de griefs, et mené aux insurrections et aux émeutes.

Le biopouvoir contrôle les comportements et les émotions tout en restant relativement indifférent aux idées. Ce qui signifie que les théories de l’idéologie ou de l’hégémonie traditionnelles ont perdu une partie de leur impact à mesure que l’affect, la discipline physique, l’attitude et le comportement sont devenus plus importants pour l’intégration dans le système que les affiliations idéologiques. Si l’hégémonie opère en tant que contrôle du comportement, la contre-hégémonie s’attaque à la canalisation du comportement en érodant les schémas comportementaux dominants. L’enjeu et le lieu du conflit résident dans le contrôle biopolitique du comportement et la création de nouvelles subjectivités. C’est le rôle de la désobéissance. Elle désarticule les actions et le comportement en les sortant de la matrice de l’économie politique de services, de la consommation et de la dette,  et mine l’économie morale de la responsabilité personnelle et de la soi-disant liberté de choix. La perturbation émotionnelle du continuum proclamé entre la loi et la justice peut se transformer en agitation insurrectionnelle. La désobéissance passe d’un acte moral personnel à une pratique émancipatoire collective. La biopolitique capitaliste a brouillé les lignes entre la désobéissance, l’insurrection et la perspective d’un changement radical.

C’est à cela qu’a abouti la séquence décembre-Hepatia-Syntagma. Elle a sorti les identités du circuit désir-consommation-frustration et a permis l’apparition de sujets désobéissants. Quand la vie devient invivable et la soumission intolérable, le refus d’obéir à des lois oppressives et à des politiques démocratiquement illégitimes transforme la désobéissance en un « baptême politique ». Ce baptême libère le sujet des consolations de la normalité et de l’engourdissement de la normalisation. Les formes de subjectivités résistantes qui sont apparues ont réagi aux modes de sujétion capitaliste dominants : l’homme dont on peut se passer, le biopolitiquement exclu, et enfin, le démocratiquement privé de droit.

Dans un monde biopolitique, la vie n’existe qu’en tant que vie enregistrée, une vie non documentée n’est pas reconnue ; le minimum d’humanité est créé par ce qui manque aux migrants : des papiers, des documents, des dossiers. Pour sortir leur vie de ce vide administratif, ils ont dû s’approcher du seuil de la mort. Les sans-papiers sont devenus des martyrs, à la fois témoins et victimes sacrificielles. Ils ont confirmé ce que Rousseau, comme Freud et Sartre, avait avancé : l’homme est libre de mourir de liberté. La liberté est antinaturelle ; être libre, c’est défier la nature, qu’elle soit biologique ou la seconde nature de la convention sociale. Les grévistes de la faim sont devenus les seuls hommes libres d’Athènes.

L’insurrection de décembre de la jeunesse prétendue apolitique a réagi à la combinaison du désir, de la dette et de la répression policière. Aucun parti n’a prévu ou mené l’insurrection, aucune exigence spécifique n’a été présentée, aucune idéologie n’a prédominé. Les politiciens et les commentateurs ont rejeté l’insurrection comme étant non politique, comme n’étant que de la délinquance et de la violence aveugle. Les insurgés étaient des personnes dont les intérêts ne sont jamais écoutés, pris en compte ou représentés. Ils existent socialement, mais pas politiquement, et doivent vivre leur existence dans la négation absolue de ce qui existe. Ils ne demandaient rien de particulier. Ils utilisaient ce que Roman Jakobson appelle « l’expression phatique » : ils disaient simplement « ça suffit », « nous sommes contre ». Pas « on revendique ceci ou cela », mais le « droit d’avoir des droits », le droit de résistance. C’est la politique au degré zéro, la première mais insuffisante étape de l’émergence de la subjectivité politique. Pris entre les exigences du désir insatiable et la répression brutale, ils ont fait preuve de la liberté absolue d’agir. Quand la négation et l’affirmation, la réaction et l’action, ne peuvent pas être synthétisées, elles demeurent opposées en ayant pour lien la violence.

Les résistances construisent leur terrain et leur sujet non pas sur un mode abstrait ou métaphysique, mais à partir du contexte et des conditions dans lesquels elles se trouvent. Elles rejettent la politique corrompue et la gouvernance post-démocratique, et elles expérimentent de nouvelles organisations de l’espace et du temps politiques. L’insurrection de décembre a réagi à la prévisibilité de la temporalité linéaire. Elle a recouru à des tactiques mobiles — replis et re-rassemblements, apparitions-surprises, flash mobs — et a exploité les opportunités qu’offrait le temps cyclique des fêtes de Noël. Syntagma a réagi à la rigidité et à la réglementation excessive de l’espace institutionnel. Le lieu, le temps et l’intensité ont joué un rôle essentiel. La localisation sur une place face au Parlement a créé un nouvel espace fluide et ouvert  de pouvoir politique. Le temps linéaire du travail est devenu le temps téléologique de la praxis politique et esthétique. Enfin, l’intensité de la proximité physique et émotionnelle, générée par un désir politique commun, avait les caractéristiques d’un pouvoir constituant émergent.

La production immatérielle promeut le réseautage, mais pas la coopération politique, la communication, mais pas les identités idéologiques, la collaboration basée sur l’atomisation et l’intérêt personnel. À Syntagma, les travailleurs précaires, les chômeurs et la classe moyenne ont transformé en pratique politique les aptitudes au réseautage et à la collaboration qu’on apprend pour le travail en renversant son atomisation et sa discipline verticale. Les jeunes s’entendent répéter depuis trente ans que, s’ils font des études, ils s’en sortiront mieux que leurs parents. La jeunesse grecque est l’une des plus qualifiées en Europe. En mai 2013, le taux de chômage officiel en Grèce était de 27 %, celui des jeunes atteignant 68 %, le plus élevé en Europe. Quelque 40 000 Grecs étudient rien qu’en Grande-Bretagne, et de nombreuses universités britanniques sont subventionnées par des étudiants grecs. De façon plus générale, plus de 60 % des jeunes Européens ont suivi des études supérieures et possèdent exactement les mêmes compétences que leurs dirigeants. Ils constituent aujourd’hui le précariat. Un millier d’avocats, ingénieurs et médecins sans emploi sont plus révolutionnaires qu’un millier d’ouvriers sans emploi. La multitude de Syntagma a été le rassemblement matériel et public d’individus qui ont un désir politique commun :  un changement politique radical. Le demos est retourné à son sens originel de multitude (plèthos) en assemblée.

La première résolution prise à Syntagma a consisté à déclarer « NOUS ne partirons pas des places avant que le gouvernement, la troïka, les banques, les mémorandums et ceux qui nous exploitent soient partis. » Ce « nous » contrastait avec le « ils » et agissait comme un performatif constitutionnel. Il parlait pour l’ensemble de la population, laquelle avait rejeté l’austérité mais avait été trahie par les politiciens des partis traditionnels. L’énergie productive de la multitude est devenue temporairement une assemblée constituante parlant au nom de toute la Grèce. Elle a à la fois reproduit et subverti le principe de représentation et d’organisation de l’État. La démocratie directe a caractérisé tous les aspects de l’occupation. Un réseau complexe de groupes de travail a offert un microcosme des services d’un État démocratique fonctionnant sur un axiome rigoureux d’égalité. Les occupants de Syntagma n’ont pas été la population souffrante et victimisée dont parlent les médias. Ils ont été un peuple résistant et actif qui a mis en pratique la démocratie directe et a préfiguré les réformes institutionnelles indispensables pour une démocratie à venir.

La Grèce et l’avenir de l’Europe

Pour employer une expression qui fera sourire plus d’un marxiste ou d’un cynique, la fin du système de pouvoir qui dominait la Grèce relève d’une nécessité historique. Au cours de l’histoire, les révolutions ont réussi lorsqu’un système  de pouvoir arrivé en bout de course était devenu obsolète et dangereux. C’est le cas en Grèce. La nécessité historique est rétrospectivement reconnue. Trois éléments sont requis pour transformer une contingence en une nécessité. Un fort désir populaire, un agent politique préparé à prendre le pouvoir et, enfin, un catalyseur qui mélange les autres éléments en un tout combustible. En Grèce, les trois ont convergé : la volonté populaire à travers les résistances, la gauche radicale en tant qu’agent politique et l’austérité comme catalyseur qui a permis de mettre en place le premier gouvernement de gauche radicale en Europe. La gauche honorera-t-elle son rendez-vous avec l’histoire ? La gauche est-elle prête ?

Certains actes vous préparent, d’autres s’abattent sur vous, comme un miracle ou un tremblement de terre. On n’est jamais prêts à tomber amoureux ou à lancer une révolution. Nous planifions les étapes majeures de notre existence, pesons les avantages et les inconvénients avant de décider d’étudier, de travailler ou de nous marier. Le calcul peut être sans fin, auquel cas l’acte n’a jamais lieu. La décision, l’acte, est un peu comme la folie, ou un coup de foudre, il prend le dessus. La gauche radicale a été adoptée par le peuple comme étant le sujet du changement radical. En ce sens, la question de savoir ce que fera la gauche une fois au pouvoir n’a qu’une réponse. Le lendemain sera la continuation de la veille.  Il n’existe ni plan ni précédent, la gauche devra improviser et s’ajuster, devenir brutalement pragmatique et se tenir à des principes sans céder au compromis.

Les résistances, et Syntagma en particulier, ont recouru à des stratégies que la gauche européenne doit adopter et développer. Quelles leçons nous donnent-elles ? Premièrement, la redécouverte des principes de publicité (au sens de ce qui se fait en présence du public) et d’égalité. La multitude en tant que catégorie sociale est devenue une force de changement radical quand elle s’est rassemblée publiquement.  Les assemblées publiques, la démocratie directe et l’action collective ont ranimé le pouvoir du peuple. Cette énergie peut-elle être maintenue et institutionnalisée ? Le lieu, le temps et l’intensité se sont révélés essentiels dans la construction de la multitude. Les protestations, les manifestations et les rassemblements sont pour la gauche des activités « naturelles ».  La défense des pauvres, les réseaux de solidarité qui viennent en aide aux plus vulnérables et aux migrants, les grèves et les occupations syndicales demeurent des tactiques de base. Elles ne suffisent plus. Le sentiment populaire antipolitique et antipartis qui prévaut à travers le monde, alimenté en Grèce par le copinage et la corruption, et combiné à la domination des priorités financières, a conduit le principe de représentation à se déliter plus encore.

Néanmoins, le succès qu’a remporté la gauche grecque vient corriger ce que préconisent Negri, Hardt et Badiou.  À l’encontre de la détestation qu’ils ont pour la forme de parti et pour l’État, si la Grèce est devenue le cas de résistance à l’austérité le plus avancé, c’est précisément parce que le peuple a adopté le parti de la gauche radicale et qu’il participe à la politique étatique. Les agents de l’attaque dont fait l’objet la population sont le gouvernement et l’UE. Il serait par conséquent suicidaire d’abandonner le terrain politique central, et de consacrer ses efforts à libérer des petites zones et squats alternatifs ou à mettre en place une petite organisation politique très disciplinée « retranchée » de l’État et de l’économie. La forme qu’est le parti est indispensable, et Syriza s’est avéré être un parti modèle d’un « nouveau genre ». Deux raisons viennent immédiatement à l’esprit pour expliquer son succès. Auparavant, Syriza était un petit parti contestataire. Sa participation au mouvement antiglobalisation et au forum social mondial l’a préparé à des actes de résistance. Ses membres se sont impliqués pleinement dans la résistance sans manifester la moindre ambition hégémonique. Deuxièmement, Syriza a adopté en interne l’idéologie du pluralisme et de la démocratie directe bien avant la crise.  Et c’est une coalition composée de plus de dix partis et groupes. Le plus grand (Synaspismos) est issu de la tradition eurocommuniste, les autres ont des origines écologistes, marxistes, trotskistes, vertes et post-anarchistes. Les tendances et les fractions sont autorisées ; chaque groupe constituant dispose d’une voix aux comités, ce qui favorise une atmosphère de dialogue, de négociation et de compromis. Au moment où ont été organisées les élections et où former un gouvernement de gauche a été possible, le peuple des places a adopté Syriza comme un choix évident.

La composition sociale du capitalisme post-fordiste signifie que l’ère des leaders, des partis et des syndicats centralisés, des sujets politiques unis et conscients attendant d’être représentés, tire à sa fin. La coopération et le réseautage, la solidarité et l’organisation horizontale, le partage des savoirs et des compétences devraient être les principes directeurs. Les places ont fait passer ces principes propres au travail à la politique, en renversant la hiérarchie, la gestion disciplinante et autocratique du capitalisme. « NOUS sommes les places, nous sommes partout », tel devrait être le principe directeur qui étendrait ces idées à la vie économique, sociale et culturelle. Les initiatives venues d’en bas, la démocratie directe, la collaboration physique et virtuelle, le rassemblement des personnes et des compétences, tout cela raviverait le sens de la communauté chancelant. Les compétences et le savoir de la multitude découvrent sans cesse de nouveaux moyens de collaborer, de réseauter, et de nouvelles idées pour la vie. L’ethos social du travail horizontal devrait être institutionnalisé et disséminé en maintenant active la citoyenneté des places. Les méthodes de démocratie directe pourraient être introduites dans le gouvernement local, ou même central. La politique devrait être repolitisée, et l’ethos collectif introduit dans tous les aspects de la vie publique. Approfondir la démocratie, en faire la forme de tout type d’activité et de toute vie, telle est la principale leçon que les places nous ont donnée.

Seule la combinaison d’une politique en conflit avec l’austérité néolibérale et de la mobilisation sociale, qui défend les sans-emploi, les pauvres et les migrants tout en développant des politiques hégémoniques, peut réussir. La tâche de la gauche consiste à développer « l’idée de communisme » dans une époque de crise capitaliste. Il s’agit là d’un défi de taille pour un petit pays. La réussite n’est possible que si les mouvements européens tirent la leçon de l’expérience grecque  et appliquent des stratégies similaires. Auquel cas, la Grèce de la résistance deviendra l’avenir de l’Europe.

Notes pour une analyse de la résistance

Au vu de cette récente expérience, je voudrais conclure par quelques suggestions sur la philosophie de la résistance, inspirées des travaux de Michel Foucault et de Françoise Proust, et actualisées.

1. La résistance est une loi de l’être. Elle est interne et immanente à son objet. Dès que l’être prend forme ou qu’un équilibre des forces est stabilisé, il rencontre des résistances qui le tordent de façon irréversible. La résistance est un fait, pas une obligation.

2. La résistance est toujours située. Les résistances sont locales et multiples, elles émergent concrètement dans des conditions et des situations spécifiques en réponse à des rapports de pouvoir multiformes, en réaction à une situation, un état de fait ou un événement.

3. La résistance est un mélange de réaction et d’action, de négation et d’affirmation. La résistance réactive conserve et restaure un état de fait. La résistance active emprunte, reproduit et subvertit les armes de l’adversaire. Elle invente de nouvelles règles, institutions et relations, et occupe l’espace que la résistance réactive a dégagé.

4. La résistance est le processus ou l’expérience de la construction de nouveaux sujets. Nous devenons des sujets résistants en réalisant que notre identité est divisée. Je passe du côté de l’universel parce que ma singularité a échoué, parce que mon identité est fissurée intérieurement, incomplète, en manque. Quand je vois que je suis au chômage, qu’on attaque mon genre, ma race ou ma sexualité et qu’on me dénie toute dignité de base non pas comme des conséquences de mes propres failles ou défauts mais comme des symptômes de l’ordre politique, le passage du soi assujetti au citoyen-sujet peut commencer. La négation et l’échec de l’identité ouvrent la voie à l’universalité de la résistance. Elle implique le risque et la persévérance. La résistance est le courage de la liberté.

5. Le changement radical peut advenir quand les résistances locales et spécifiques se combinent et se condensent dans un événement ou un lieu central. Cette condensation se produit lorsque les tensions et les conflits au sein du pôle populaire se retrouvent suspendus de façon temporaire ou permanente, et qu’un antagonisme essentiel entre le peuple et les élites au pouvoir devient la ligne de faille qui divise l’espace social. L’explosion est impossible à prévoir ou  à planifier, mais la gauche doit s’y préparer.

6. La résistance n’applique pas simplement des valeurs et des principes, elle n’a pas un point de condensation et d’explosion prévisible. Ce n’est pas l’idée d’égalité et de communisme ou la théorie de la justice qui amènent à résister, mais le sens de l’injustice, la réaction physique à la souffrance,  à la faim et au désespoir. L’idée de justice ou d’égalité survit ou se perd en fonction de l’existence et de l’ampleur de la résistance.

7. Si la résistance est un fait et non une obligation, le sujet de résistance apparaît en exerçant le droit de résister, le plus ancien et, de fait, le seul droit naturel. Le droit a deux origines métaphysiques. En tant que volonté reconnue, le droit accepte l’ordre des choses et revêt le singulier dominant du manteau de l’universel. Mais en tant que volonté qui veut ce qui n’existe pas, le droit trouve sa force en lui-même, et son effet dans un cosmos ouvert qui ne peut pas être entièrement déterminé par le pouvoir (financier, politique ou militaire). La volonté résistante forme une universalité agoniste créée par une division du monde social, qui sépare les gouvernants des gouvernés et des exclus.

Traduit de l’anglais par Pascale Haas