La crise sociale totale et le retour du fascisme

EP

En mémoire de Sahtzat Loukman, 27 ans, assassiné le 17janvier 2013,  à Athènes, et Clément Méric, 18 ans, assassiné le 5juin 2013, à Paris.

Cette contribution se veut une tentative de mobiliser certains concepts afin de symboliser ce qui, en partie, résiste toujours à la symbolisation. Il est question du retour du fascisme en Grèce, du fait que les néo-nazis investissent depuis un an les sièges du Parlement, une part de la population ayant ainsi accrédité leurs actes criminels et l’exaltation de la haine et du mépris.

Comment pourrait-on traiter ce phénomène inédit dans une société dont le chemin vers la démocratisation de son appareil étatique a été creusé par des corps morts, torturés, exilés ? Si bien que ce chemin ne constitue aucunement une « exception grecque », mais plutôt la règle pour une série de pays ayant eu des expériences politico-historiques similaires ; ce qui reste à comprendre est comment se fait-il que cette mise en scène des corps violentés, ces agressions à caractère public, et cette expression ouverte et « décomplexée » de la   violence symbolique raciste et fascisante n’ont pas mené à la condamnation, mais ont produit, au contraire, l’institutionnalisation des néo-nazis.

Devant l’impossible dissociation de la montée du fascisme et de la crise actuelle, en particulier des politiques imposées en guise de « traitement », les questions prolifèrent : s’agit-il d’un resurgissement des sédiments de l’expérience historique récente de ce pays ? Est-il question d’un « symptôme » généré par un autre ? Ou d’une imbrication des éléments préexistants avec ceux générés par l’actualité politique, sociale et économique ? D’emblée une première image apparaît : une société qui replonge dans le plus archaïque des cauchemars. La subsistance, menacée, devient à nnéoouveau question de vie ou de mort. Les taux de chômage augmentent de manière frénétique pour atteindre les 27,2 % de la population en janvier 2013, contre 14,8 % en janvier 2011, (dont 31,4 % chez les femmes et près de 60 % pour les moins de 25 ans) alors qu’une part très importante de la population n’a plus de couverture maladie et, par conséquent, est exclue du système de soins. La paupérisation frappe désormais à la porte des couches sociales qui se croyaient à l’abri de ne pas pouvoir subvenir à leurs propres besoins.

Loin d’une considération en terme d’« exception », nous tenterons de déceler une fonction particulière du fascisme au niveau de la conscience sociale en Grèce : tout en dramatisant la menace et le fantasme d’impuissance, le fascisme se réserve à lui-même le rôle du « maître ». Dans cette perspective, nous évoquerons certains concepts de valeur globale susceptibles de permettre la symbolisation, mais aussi une possibilité d’extrapolation. Car la Grèce, tout en étant le « laboratoire », n’est pas le seul pays concerné par la crise et par la montée du fascisme. En ce sens, nous allons inscrire la crise actuelle, et ladite thérapie, dans le contexte d’une crise totale, y compris de la culture et des valeurs ; une crise totale correspondant  à « l’état normal » des sociétés telles qu’elles se présentent à la fin des Trente Glorieuses, selon Henri Lefebvre. Ensuite, la considération du fascisme par Walter Benjamin en termes d’esthétisation de la politique, comme distraction de masse ayant des effets pervers, va nous permettre de situer la fonction du fascisme au niveau de la conscience sociale, ainsi que de suivre la dynamique de cette fonction au sein de l’univers culturel du capitalisme tardif dans lequel nous sommes immergés.

Lefebvre, dans sa Troisième critique de la vie quotidienne (1981) nous rappelle ce qui est « connu mais rarement dit », à savoir que la capacité destructrice produit des lieux de prospérité. Les guerres et les crises exercent la fonction du négatif, purgent le mode de production de ses excédents momentanés et amorcent la reprise de l’accumulation sur une base technologique renouvelée. Or l’invocation de la crise totale, davantage une hypothèse qu’un concept élaboré, s’inscrit dans un questionnement qui dépasse le caractère « ponctuel » de la crise ; elle s’étend à ce que Lefebvre qualifie d’état critique, celui qui régit les sociétés modernes. En ce sens, la crise n’est plus censée décrire une période incertaine entre deux périodes stables, mais plutôt constituer la règle et le mode d’existence des sociétés modernes à l’échelle mondiale. Cette situation peut avoir des effets imprévus qui vont au-delà des « effets pervers » prévisibles, dont l’ébranlement des valeurs supérieures et l’instauration d’un « état de néobarbarie ».

Lefebvre se prononce de manière plus catégorique sur la crise de la modernité. Cette crise consiste, finalement, en une séparation d’avec le modernisme. La première a fini par désigner une idéologie, une promesse de bonheur inaccomplie, et le second, une pratique technologique débarrassée de la charge idéologique d’une transformation radicale de la société. Il est alors question des possibilités qui émergent quand l’utopie technologique se sépare de l’utopie politique, et ceci au détriment de cette dernière. À l’heure actuelle, les « politiques » imposées en guise de traitement de la crise de la dette à une série de pays (en Grèce, en Espagne, au Portugal, en partie en Italie et, tout récemment, à Chypre) portent la marque de cette séparation entre « technologie » et « politique », la première réduisant la seconde à n’être que son ombre. Les populations sont mises à l’épreuve des effets de la « technologie » économique qui, désormais libre de toute attache politique est aussi affranchie de tout principe de justice ou de répartition équitable des ressources et des droits.

Dans cette perspective, l’analyse du fascisme par Benjamin comme esthétisation de la politique, comme tentative d’« organiser les masses récemment prolétarisées sans toucher au régime de la production et de la propriété, que ces masses tendent cependant à supprimer» devient d’une actualité frappante. Le fascisme veut alors permettre aux masses de s’exprimer tout en conservant ce régime. L’aboutissement logique de ce processus est, selon Benjamin, une esthétisation de la vie politique, qui culmine en un seul point, la guerre. Sa vision de la guerre impérialiste comme « révolte de la technique, qui réclame, sous forme de “matériel humain”, la matière naturelle dont elle est privée par la société », achève le portrait qu’il a dressé des effets pervers de la distraction que constitue l’esthétisation de la politique, et met en relief le détachement de l’utopie technologique de l’utopie politique. Mais cette vision fournit aussi des suggestions fécondes quant au « sacrifice » que subissent les forces du travail en Grèce, tout comme dans l’ensemble des pays en cours de « redressement budgétaire ».

L’esthétisation culmine avec la guerre qui prend la forme de la compensation suprême face au renoncement à opérer un changement sur le mode de production. L’impuissance politique se transforme en puissance agressive et meurtrière. Ce processus que Benjamin a révélé à la veille de la Seconde Guerre mondiale a connu un destin fructueux au sein de l’univers culturel du capitalisme tardif. L’impuissance politique générée par la difficulté à représenter l’objet-monde et, par conséquent, à se représenter dans celui-ci, a amplifié les formes compensatoires en érigeant la consommation comme modèle culturel dominant et comme forme suprême de compensation de l’impuissance politique.

En Grèce, cette problématique générale se noue avec le contexte socio-économique actuel, mais aussi avec une expérience politico-historique récente qui s’avère d’une importance majeure pour comprendre en quoi consiste le retour du fascisme. Cette expérience indique une présence stable, bien que latente, d’un « appareil » para-étatique qui trouve ses repères et ses filiations dans la collaboration avec l’occupation nazie, depuis la terreur de la « chasse aux communistes » lors de la guerre civile et de l’état répressif qui l’a suivie (dont les groupes para-étatiques et paramilitaires), jusqu’aux tortionnaires de la dictature des colonels.

La transition de l’État grec vers la démocratie, la Meta-politefsi, a écarté de la scène publique centrale les résidus de cet « appareil », sans pour autant les faire disparaître. Les rapports privilégiés avec la police dont jouit le parti néonazi peuvent et doivent être examinés dans ce contexte. De plus, la collusion entre ce parti et les forces spéciales de répression de la police participe activement au renforcement du profil invincible que ses dirigeants s’efforcent de bâtir.

Niant leur (néo)nazisme, ils mettent en avant une image de parti nationaliste, tout en laissant entrevoir leur affiliation au national-socialisme (gestuelle, références, symboles, négation de l’holocauste, terminologie telle que « sous-hommes »). Sans rien abandonner de l’ancien versant « anticommuniste », leur champ d’intervention désigne comme priorité la chasse et l’élimination de la population immigrée, en particulier des personnes dites de couleur, des Roms et des homosexuel-les.

La fonction de ce profil au niveau de la conscience sociale est en étroite relation avec la dépossession qui s’érige en figure centrale de la vie sociale : depuis l’abolition effective du Code du travail jusqu’à la flambée du chômage, depuis la suppression du moindre indice de bien public et de protection sociale jusqu’au désespoir et à l’augmentation du taux de mortalité.

Depuis plus de trois ans, la société grecque vit sous une menace d’anéantissement. Les individus vivent désormais avec cette peur et sont mis constamment face à une impuissance effective. En parallèle d’angoisses réelles, la subsistance n’étant plus assurée, les fantasmes d’anéantissement se rejouent dans et par le discours politique dominant. Ce dernier se construit sur la base de la menace. En réitérant la menace venant de « l’extérieur », de l’UE, du FMI, de la BCE, le discours politique des gouvernements successifs se l’approprie et la concrétise dans l’état d’exception parlementaire. Ces fantasmes acquièrent une place grandissante dans la sphère publique, devenant les supports par lesquels le discours politique dominant cherche à imposer le renoncement. Les fascistes entrent de manière décisive dans ce fantasme.

En effet, le fascisme dramatise cet état généralisé de la menace, le vivre dans et avec l’état d’impuissance. Or il le dramatise tout en s’appropriant le rôle du maître, à savoir de celui qui a l’initiative et le contrôle, qui est en mesure d’humilier, de priver l’autre de sa dignité, voire de sa vie, de faire peur. Ainsi, il anticipe sa place dans la conscience des couches de la « petite bourgeoisie » récemment prolétarisées ou en voie de prolétarisation et, par conséquent, accablées par l’éventualité de leur dépossession.

En outre, la menace fasciste est scénarisée et mise en scène lors d’agressions par des groupes d’hommes musclés et armés contre des personnes isolées, à leur domicile comme dans des lieux publics. Elle devient propagande et propagation d’elle-même. Cette « dramatisation » ranime le fantasme de l’impuissance, l’instaure sur la scène centrale, mais d’une manière « convenable » et compensatoire. Elle transforme l’impuissance en puissance. Les rôles sont renversés, celui qui se sent agressé par la dépossession et la paupérisation devient à son tour agresseur par un geste de pure transposition. Chasser « l’étranger », l’homosexuel-le, le militant-e, l’intellectuel-le permet d’éloigner de soi cette image de dépossession et d’impuissance qu’on cherche à réfuter et à éviter.

Les couches sociales séduites par le fascisme tirent un double bénéfice de ce renversement : elles peuvent enfin assister à la réalisation du fantasme d’impuissance qui les menace, sans en faire l’objet. Épargnées au niveau fantasmatique grâce à l’identification « au maître », elles peuvent se consacrer entièrement au renoncement à opérer le moindre changement. Elles dénoncent le système politique comme « pourri », sans la moindre distinction ou différenciation en fonction du degré d’adhésion ou de position de classe. Sur ce point, les néonazis s’insèrent dans le système politique en tant que force antisystémique, en dépit du fait que, par ailleurs, ils soutiennent toutes les mesures de casse sociale.

Sur ce point, on ne peut omettre d’évoquer, bien que brièvement, l’instauration de l’état d’exception parlementaire, chargé d’appliquer les politiques qui ravagent la société incluant une part importante du discours du parti néonazi ; ni la campagne des grands médias nationaux et européens qui réitèrent le discours de la menace, présentant toute alternative comme une catastrophe, en renforçant ce même état d’exception ; ni bien sûr l’impunité dont ont bénéficié et bénéficient toujours les néonazis.

Cependant, imposer le renoncement, qui se paye par la vie et la dignité de l’autre, nécessite encore une condition : le vécu lui-même de la crise, en tant que perte qui s’enregistre à tous les niveaux de la vie sociale, et son deuil impossible. Perte de dignité, des acquis sociaux, des biens publics, perte de repères et des valeurs. Perte du lien social. L’impossibilité du deuil survient tant au niveau de l’inachèvement du processus de la perte qu’au niveau de l’objet ou des objets perdus. Elle évolue ainsi en une sorte de mélancolie sociale, a fortiori dans un contexte national qui porte toujours le deuil inachevé d’une modernisation sans démocratisation. Cette mélancolie sociale se nourrit d’un retour en force de la mort, avec des annonces incessantes de suicides, avec de nouvelles séparations, comme celles des jeunes quittant le territoire pour intégrer, avec leurs diplômes, le circuit d’une « immigration choisie ». L’excitation triomphale du fascisme se présente alors comme l’image renversée de cette mélancolie.

Dans ce contexte de crise sociale totale, il faut « inventer ou périr », comme le disait Lefebvre. Et pour permettre à l’invention de faire valoir ses droits, il faut d’abord rétablir cette constellation à laquelle appartient à l’origine la mélancolie et qui, selon Freud, n’est autre que celle d’une révolte légitime à l’égard de la perte.