Comment résoudre l’aporie du « peuple européen » ?

EB

1. La question dont j’esquisserai ici la présentation et le traitement n’a rien d’un problème purement spéculatif. Sans doute, elle convoque des notions théoriques, appartenant à diverses disciplines, et à la philosophie, mais elle ne le fait qu’en raison d’une conjoncture spécifique, une conjoncture de crise, en un lieu déterminé qui se trouve avoir été à l’origine de tout l’appareil des « concepts du politique » au moyen desquels la modernité pense sa propre histoire, mais qui aujourd’hui semble ne plus savoir quoi en faire. C’est pourquoi, de son examen, on peut espérer aussi une refonte de cet appareil, qui en retour serait l’un des instruments (mais non le seul) de l’invention politique requise pour trouver une issue à la crise de la construction européenne, dont, comme le dit l’intitulé de ce colloque, la situation dramatique dans laquelle est aujourd’hui plongée la Grèce constitue le « symptôme ».

Trois remarques préalables ici s’imposent. Elles seront, par nécessité, réduites au minimum. La première concerne le sens du mot « peuple », ou mieux l’organisation du complexe sémantique qu’il désigne (en français, en particulier). Celui-ci, bien sûr (s’agissant en particulier des rapports entre « peuple », « nation », « population », etc.), n’existe que dans une histoire, qui le soumet à d’incessantes transformations. Contentons-nous d’indiquer ici une topique, qui n’est qu’un instrument d’analyse et un guide pour l’interprétation des débats actuels. Elle nous est suggérée par l’insistance, dans la discussion récente à propos du « peuple européen » mais aussi des diverses conceptions de la « nation » qui opposeraient entre eux les peuples européens (et donc leurs États), d’un dilemme initialement formulé par des anthropologues et repris par des politologues, puis par des philosophes (dont Habermas) : celui de la « nation ethnique » et de la « nation civique », renvoyant (idéalement) à deux conceptions du peuple pour lesquelles on emprunte au grec ancien les noms d’ethnos et de demos. Je ne discute pas la pertinence des analyses qui s’en prévalent, mais je remarque que cette articulation est, au mieux, incomplète. Deux autres notions de peuple, tantôt concurrentes, tantôt combinées, doivent lui être ajoutées, qu’il est commode de désigner aussi par des mots grecs : ce sont d’une part le plèthos (la masse, la multitude, le « nombre »), d’autre part le laos (mot qui sert aujourd’hui, notons-le, à nommer officiellement le « peuple grec » dans sa réalité institutionnelle, mais qui provient, à partir d’une source grecque archaïque, de la traduction par les Septante de l’hébreu biblique ‘ham, désignant le « peuple élu » d’Israël, par opposition aux goyim, les autres peuples ou autres nations, traduit en grec par ethnè, en latin par gentes ou nationes). Dans notre histoire occidentale, dans laquelle la fondation puis la généralisation des États-nations « bourgeois » a marqué une coupure qui fait aujourd’hui problème, la référence au « peuple » a toujours recouvert diverses façons de gérer l’antithèse et les combinaisons de ces quatre notions : le peuple comme « communauté des citoyens », le peuple comme « nation » (supposée unifiée par une descendance, une culture, ou généralement à l’époque moderne une langue), le peuple comme « masse » de sa propre population (ce qui connote généralement, dans une perspective sociologique attentive aux inégalités, les « gens du peuple » majoritaires, c’est-à-dire, sinon les pauvres, du moins ceux qui ne sont pas des privilégiés du rang ou de la fortune : notion, donc, essentiellement conflictuelle), enfin le peuple comme idéalité collective, investie d’une mission ou porteuse d’un destin. Dans les débats qui, depuis plusieurs décennies, ont porté en Europe sur l’existence ou non d’un « pouvoir constituant » susceptible de légitimer l’émergence d’un pouvoir politique supranational, c’est en général le demos qui est visé, mais en réalité – parce que la question de savoir si l’Europe possède une « identité culturelle » commune et distincte qui se réaliserait dans cette construction ou lui apporterait une sorte de ciment intérieur est toujours aussi invoquée, soit comme complément soit comme antithèse, de même que celle du « destin » commun des peuples européens, et surtout parce que la question du rapport de la construction européenne à la situation sociale de ses populations ne peut pas être indéfiniment éludée –, l’ethnos, le laos et le plèthos sont aussi au moins implicitement en cause.

D’où une seconde remarque : sur le plan constitutionnel, la question du « peuple européen » est aporétique à la fois parce que les analystes ne croient pas pouvoir identifier un demos préexistant à la construction d’une fédération de la même façon qu’ils croient voir dans la constitution des nations en États l’expression d’un « pouvoir constituant » qui aurait trouvé historiquement l’institution politique lui permettant d’affirmer sa souveraineté, mais outre qu’un tel raisonnement est circulaire, et à la limite contradictoire, puisqu’il suppose que la construction d’une fédération post-nationale doit répéter le schéma de constitution de la nation, il escamote l’essentiel de la difficulté actuelle. Celle-ci tient plutôt au fait que les voies dans lesquelles s’est progressivement engagée la construction européenne ne sont en fait ni fédérales ni nationales. On ne peut pour autant parler d’un régime « mixte », car les deux composantes ont tendance à se détruire l’une l’autre plutôt qu’à se compléter. Les nations européennes ont beaucoup plus perdu de leur autonomie et de leur souveraineté que ne le croient la plupart de leurs citoyens, mais il s’agit d’une pseudo-fédération, non seulement parce que son « gouvernement » repose sur la concurrence d’institutions aux logiques opposées entre elles, ce qui devient intenable en temps de crise, mais parce que son fondement est une politique économique « commune » dont le résultat est aujourd’hui de dresser les intérêts des territoires les uns contre les autres et d’accentuer les inégalités de pouvoir entre les États membres. Ce qui ne conduit pas pour autant à la possibilité de les ramener à un stade antérieur de leur évolution historique et institutionnelle.

Une troisième remarque s’impose alors : au lieu de postuler l’existence d’un demos préexistant, il conviendrait plutôt de s’interroger – puisqu’en fait le demos nomme la constitution d’une « communauté de citoyens » – sur les conditions d’exercice de la citoyenneté en Europe : plus précisément d’une citoyenneté active, synonyme de participation à la vie politique et d’influence sur les décisions dont dépendent l’existence présente et l’avenir des populations. Or celle-ci (malgré ou à cause de l’existence d’un « Parlement européen » aux pouvoirs extrêmement limités) est réduite à un minimum dont on ne voit pas qu’il aille en augmentant. La crise actuelle, favorisant l’accroissement des pouvoirs d’une technostructure sans légitimité directe et d’une minorité de chefs d’État aux intérêts plus ou moins divergents, négociant entre eux des compromis qui ne sont pratiquement jamais soumis au jugement de la masse, n’a fait que renforcer cette caractéristique. Non seulement il n’y a pas de « citoyenneté active » en Europe qui soit une citoyenneté européenne, mais on assiste corrélativement au dépérissement de la citoyenneté nationale, car il ne s’agit évidemment pas d’un système de vases communicants. Cette exclusion de la participation vaut tout particulièrement, pour des raisons culturelles, sociologiques et institutionnelles, pour la masse des ressortissants européens (et a fortiori des résidents européens) : ce qui veut dire qu’au problème de l’inconsistance du demos s’ajoute celui de l’exclusion de fait du plèthos. Or la question a toujours été posée dans l’histoire de savoir quelle « démocratie » pourrait exister et résister aux tendances antidémocratiques du gouvernement sans la participation de la masse, autrement dit sans que dans le « peuple » il y ait aussi du « populaire ».

2. Il convient donc ici de faire un pas de côté et de poser la question sous la forme : non seulement pourquoi, mais pour qui faudrait-il que se constitue un « peuple européen » ?  À cette question il y a trois réponses possibles, non exclusives peut-être, mais qualitativement distinctes.

Première réponse : pour les classes dirigeantes. Ceci supposerait réunies plusieurs conditions qui, en fait, ne le sont pas. La première, évidemment, c’est qu’elles possèdent un projet politique commun ou « hégémonique », comme ce fut le cas dans le passé (bien qu’à des degrés inégaux et souvent au prix de confrontations internes extrêmement violentes) pour les classes dirigeantes des États-nations. La seconde, c’est qu’elles pensent avoir besoin, pour réaliser ce projet commun, d’une légitimité de type démocratique, conférée par le consentement populaire, et d’une mobilisation de la majorité de la population au service du « projet européen », qui mériterait qu’on entreprenne de l’y rallier et de le lui faire accepter durablement (si ce n’est « aimer »). Rien de tout ceci n’est observable ni prévisible aujourd’hui, d’une part parce que la fraction la plus puissante de la « bourgeoisie », celle qui est directement ou indirectement employée par le capital financier et travaille à maximiser sa rentabilité dans le cadre de la mondialisation, est largement déterritorialisée (dans ses activités comme dans ses placements et ses stratégies d’évasion fiscale), non seulement au-delà des territoires nationaux, mais au-delà du « territoire » européen, qui pour elle est un champ de manœuvre comme un autre, où elle investit ou désinvestit selon les perspectives de profit ; d’autre part parce que l’administration contemporaine des populations, parvenue au stade de la « gouvernance » (qu’il ne faut pas confondre avec ce que Foucault et Rancière avaient appelé la « police »), est de plus en plus désocialisée (à mesure, en particulier, que se poursuit le démantèlement de la citoyenneté sociale et des droits sociaux conquis dans le cadre de l’État national-social). Plus que jamais, bien entendu, elle entretient la « crainte des masses », mais elle pense (ce qui n’est pas complètement faux à court terme) qu’il est plus facile de conjurer celle-ci au moyen d’un cloisonnement ethnique que dans le cadre d’un « espace politique » unifié.

Qu’en est-il alors de l’intérêt des théoriciens du « fédéralisme européen », qui peuvent être soit des universitaires, soit des militants, soit des experts de la Commission européenne ? En dépit de toutes les divergences qui les séparent (et qui renvoient à des traditions idéologiques hétérogènes), leur point commun est de poser le problème du « peuple » dans la perspective de la légitimation d’une construction politique qui, pour l’instant, en est dépourvue ou est en voie de la perdre, ce qui met en danger l’objectif fédéral lui-même.  Le problème, ici, c’est qu’on pose rarement ou pas du tout la question de savoir pourquoi il faudrait nécessairement que la légitimité politique soit de type « démocratique », ou si on le fait, on ne met pas la question en rapport avec une analyse de la distribution réelle des pouvoirs en Europe. Ce qui veut dire qu’on ne sort pas du formalisme constitutionnel. Cela ne va pas sans paradoxes. L’exemple de Jürgen Habermas est ici très intéressant. Il faut saluer sans réserve le « courage de la vérité » avec lequel, dans la dernière période, il s’est exprimé (en même temps que d’autres figures de la social-démocratie allemande, particulièrement l’ancien chancelier Helmut Schmidt) contre le renouveau du nationalisme allemand  et ses conséquences destructrices sur la politique européenne. Mais au lieu de le conduire à une analyse des moyens de créer un nouveau rapport de forces politiques engendrant une nouvelle distribution des pouvoirs, ses critiques ont débouché sur un projet de « constitution européenne » qui soulève des problèmes intéressants et même importants (en particulier celui de savoir comment l’attribution de pouvoirs de législation et de contrôle au Parlement européen s’articulerait avec une double représentation des citoyens, à la fois en tant qu’individus « abstraits » porteurs de droits égaux et en tant qu’individus « historiques » appartenant à des communautés nationales distinctes), mais qui laisse totalement de côté les questions sociales, en particulier celle des inégalités entre classes et entre régions, ou même oblige à jeter sur elles une sorte de voile d’ignorance.

Reste la question de savoir à quoi correspond l’idée d’un « peuple européen » du point de vue de la masse des populations – définies à la fois du point de vue de leur condition économique et de leur appartenance nationale. Ce sont ces populations qui – à des degrés certes divers : en Grèce ou dans la péninsule Ibérique, on observe la dégradation la plus forte, mais les ouvriers allemands paient eux aussi le prix de la « compétitivité » – sont aujourd’hui atteintes par la « stratégie de crise » du néolibéralisme européen dans leurs conditions d’existence et dans leur citoyenneté. Pour ceux (dont je suis) qui pensent que seule une force supérieure à celle du complexe technocratico-financier peut soutenir les résistances (et d’abord leur éviter l’épuisement, comme on l’a vu dans les différents pays européens au cours des années 1980 et 1990, qui ont marqué le début de l’offensive contre la citoyenneté sociale : ce que symbolise le nom du « thatchérisme ») et déboucher sur une alternative politique, la difficulté est de penser la sortie de l’isolement, le passage à une résistance transnationale et à la construction d’un « contre-pouvoir » populaire qui détache progressivement le demos de l’ethnos. Il ne faut pas se cacher que ceci est extrêmement difficile pour des raisons matérielles autant que symboliques, qui tiennent en particulier à la façon dont la citoyenneté sociale a été instituée dans un cadre national qu’il s’agissait précisément de renforcer, et dont l’idée survit à son démantèlement plus ou moins avancé. « Le mort saisit le vif »…

3. Tournons-nous maintenant vers la question théorique qui est apparue au passage : celle des rapports entre le problème de légitimation et le problème de démocratisation, appliqués à la construction européenne. Ici encore, quelques préalables sont nécessaires.

En premier lieu, il s’agit de savoir quel concept de la légitimité nous appliquons ici. Quand on entend formuler de façon répétée l’idée que la construction européenne souffre d’un « déficit de légitimité », il s’agit tantôt de la légitimité constitutionnelle des institutions supranationales en face de celle des institutions nationales, c’est-à-dire en dernière analyse de la souveraineté, dont le « dépositaire » théorique, en dernière analyse, est « le peuple », tantôt du fait que les décisions des instances communautaires (en matière de politique économique et de contraintes budgétaires notamment, limitant le « droit au déficit » des États membres de l’Union) ne sont pas considérées par la majorité de la population en Europe comme exprimant l’intérêt commun (ce qui ne manquerait pas d’apparaître, la plupart des analystes politiques en conviennent, si on les soumettait directement à référendum). Mais les deux problèmes se rejoignent à partir du moment où on considère que la seule légitimation possible d’une construction politique (et de ses pratiques de gouvernement) est de type démocratique. C’est pourquoi certains (dont je suis) avaient de longue date exprimé la thèse que le fédéralisme européen (quelles que soient ses modalités « constitutionnelles ») ne s’imposerait qu’à la condition d’offrir au « peuple européen » à venir des possibilités d’expression démocratique et de contrôle du pouvoir par la « masse » des citoyens supérieures (et non pas inférieures) à celles que présentent (ou présentaient naguère) les États nationaux même les plus démocratiques. Ce qui, évidemment, ne va pas de soi, ni techniquement ni politiquement.

Mais il faut faire intervenir ici une autre considération : si on donne de la « légitimité » une définition non pas juridique, mais réaliste, c’est-à-dire politique (à la façon de Max Weber, pour qui ce qui définit la légitimité d’un pouvoir est la probabilité que ses décisions soient effectivement suivies d’effet, donc obéies par les citoyens dans la majorité des cas), il n’y a aucune raison de penser que la légitimité démocratique soit la seule possible. Au contraire, il existe d’autres légitimités : dans une situation de « crise » en particulier, on l’a souvent vu dans l’histoire, ce qui peut l’emporter est l’autorité, l’efficacité (réelle ou supposée) d’une structure de pouvoir qui se présente comme détenant les moyens du « salut public ». On vient de voir la Banque centrale européenne esquisser une tentative de légitimation de ce type, qui lui confère du même coup une dimension de « souveraineté » concurrente des souverainetés traditionnelles. Ceci n’abolit pas le fait que, négativement au moins (comme le souligne à juste titre Jacques Rancière), le demos conserve la possibilité de remettre en cause toute autre souveraineté. On a là une sorte de double bind dont il sera très difficile de sortir.

Les raisons que nous avons de privilégier le souci de  la démocratisation sur celui de la légitimation, ou de poser la question de la légitimation en termes de démocratisation plutôt que l’inverse, sont elles-mêmes de plusieurs ordres. Elles pourraient d’abord exprimer ce que j’appellerai une « préférence démocratique » en politique, c’est-à-dire l’idée que la dimension émancipatrice (que j’appelle aussi, au sens historique, « insurrectionnelle ») doit primer sur la dimension gouvernementale, étatique. Mais elles pourraient aussi procéder d’un jugement politique dans la conjoncture :  il s’agit de savoir quel type de légitimité est susceptible d’imposer la construction d’un fédéralisme européen contre les forces qui lui résistent ou lui font obstacle de l’intérieur et de l’extérieur. Si l’on pense qu’une légitimité technocratique n’y réussira pas, même dans le cadre d’un « état d’urgence » économique, alors les deux exigences se recoupent : elles dessinent l’hypothèse théorique d’une légitimité « émergente » qui soit une légitimité forte et non une légitimité populaire « par défaut ». Le paradoxe apparent, c’est ici que, pour obtenir la légitimité, il faut en réalité la subordonner à une demande de démocratisation qui vaut pour elle-même, et ne se subordonne pas a priori à un objectif institutionnel.

On est conduit alors à défendre deux idées : d’abord que le rapport entre les notions logiquement et politiquement interdépendantes de demos, de démocratie et de démocratisation, doit être conçu à l’envers de ce que semblent prescrire l’étymologie et la pensée constitutionnelle. Non seulement il n’y a pas de demos qui préexiste idéalement à l’existence d’institutions démocratiques (ce qui veut dire aussi, négativement, qu’il ne faut pas s’attendre à trouver un demos, autre que virtuel, là où n’existent pas, de facto, des institutions démocratiques effectives, ce qui est le cas aujourd’hui en Europe), mais il n’y a pas non plus de démocratie si ne sont pas en œuvre des processus de démocratisation, capables de surmonter les résistances idéologiques, culturelles, institutionnelles, et de faire vivre en permanence une citoyenneté « active » à laquelle participe une majorité de citoyens. De tels processus de démocratisation, l’histoire nous l’enseigne, existent à plusieurs niveaux et sous plusieurs formes, qui ne sont pas indépendantes les unes des autres en pratique, mais qui ne se confondent pas. Il y a une complexité, une hétérogénéité même de la démocratisation, qui est la condition de son effectivité. La représentation, incontestablement, en fait partie, à condition qu’elle ne se fige pas dans une institution de délégation du pouvoir à une classe politique professionnelle (ce que Hobbes appelait une autorisation des gouvernants), mais évolue en direction d’un contrôle réel de l’activité gouvernementale par la masse des citoyens (une notion difficile, on le sait de reste, en raison des déviations de toute sorte auxquelles elle peut donner lieu, mais incontournable car son antithèse, en régime capitaliste, est le contrôle occulte des représentants et du gouvernement par les pouvoirs financiers). Mais il s’agit aussi de la participation des citoyens à l’administration de leurs propres affaires, dont les formes sont extrêmement variées (et en plein renouvellement aujourd’hui autour de la thématique des « communs ») suivant qu’elles s’adressent à des activités sectorielles, particulières sinon « privées », ou encore locales (comme dans l’invention des « budgets participatifs » par certaines municipalités brésiliennes et allemandes), ou à des activités générales, donc « publiques », ce que peuvent favoriser les moyens de communication modernes.

Cependant le mode de démocratisation qui, s’appuyant sur les deux autres, est aujourd’hui stratégique en Europe, est le développement de ce que Machiavel appelait le conflit civil et qui produit ce que Max Weber (dans son étude sur « La Ville », c’est-à-dire sur la tradition des communes médiévales et des « cités-États » de la Renaissance italienne) appelait de façon oxymorique la « légitimité illégitime » : c’est-à-dire une démocratie dans laquelle la lutte des classes, le conflit des intérêts dominants et dominés, des mouvements sociaux et de l’administration, engendre une tendance à l’élargissement du pouvoir des classes populaires qui forment la majorité (ce que Gramsci, lecteur de Machiavel, appelait de son côté la « démocratie expansive »). On débouche alors sur l’hypothèse (à vérifier) que la construction européenne acquerrait (enfin) une légitimité démocratique dans la mesure où elle autoriserait la contestation de ses propres politiques par la majorité de la population. Ou mieux, car c’est dans l’ordre inverse que les choses pourraient seulement se passer : si les résistances aux politiques actuelles de l’UE (avant tout les politiques d’austérité) pouvaient s’organiser de façon, non pas à imaginer un retour du conflit sur le terrain purement national, mais à contester l’autorité de l’Europe elle-même, alors celle-ci serait forcée de se transformer, mais sa légitimité s’en trouverait aussi, paradoxalement, renforcée (et peut-être établie une fois pour toutes, mais sur des bases nouvelles). On devine que, plus encore que pour les deux formes précédentes (représentation, participation), une telle modalité de « démocratisation » comporte des obstacles, des risques et des difficultés considérables, car elle implique, non seulement de hiérarchiser les conflits et les revendications, mais de leur conférer une forme « civique » aléatoire, quelque part entre les deux extrêmes de la « guerre sociale » (ou de la « guerre civile ») qui détruit le corps politique, et du simple « pluralisme » libéral, qui peut faire fonctionner un système de représentation existant, mais certainement pas le transformer.

4. On esquissera pour finir, très brièvement, un exemple de champ politique (ou plus exactement politico-économique : mais toute politique aujourd’hui est aussi une politique économique, dont les implications sociales constituent le critère d’évaluation) dans lequel plusieurs processus de démocratisation-légitimation doivent converger pour contribuer à la construction d’une nouvelle Europe démocratique. Il s’agit de la détermination et de la répartition de l’impôt, à la fois entre les modes d’imposition (« directe » et « indirecte »), entre les territoires, et entre les classes sociales. Habermas a tout à fait raison de rappeler que la révolution américaine (qui nous a légué le terme d’insurrection) s’est faite au nom du mot d’ordre : no taxation without representation ! Mais il conviendrait aujourd’hui de lui associer un mot d’ordre réciproque : no representation without taxation ! Ceci résulte clairement de la considération du non-dit des débats officiels en Europe sur les causes de la « faiblesse structurelle » de la monnaie unique (l’euro) : le débat est passé de la question des règles appliquées par la BCE pour réguler le crédit à celle des règles budgétaires qu’il s’agit d’imposer aux États-membres, il a précautionneusement effleuré la question du « budget européen » (sur laquelle se cristallisent, évidemment, les oppositions d’intérêt entre « pays créditeurs » et « pays débiteurs »), mais il s’est bien gardé d’aborder pour l’instant celle des politiques fiscales et de la dérive du rapport entre l’imposition du capital et l’imposition du travail en Europe (et ailleurs). Peut-être la question finira-t-elle par s’imposer au travers du problème des « paradis fiscaux » (Irlande, Chypre, etc.) et des effets de la concurrence fiscale entre les territoires sur le développement des inégalités.

On peut penser que l’articulation de la politique monétaire et de la politique fiscale est le cœur de la construction d’une Europe démocratique « renversant » les processus de dé-démocratisation actuels au profit d’un demos européen à venir : car celui-ci n’existera pas sans une représentation des intérêts de la masse (ce que j’ai appelé le plèthos) dans la redistribution des produits de l’impôt, qui elle-même conditionne une autonomie relative de la stabilité monétaire par rapport aux pressions des marchés financiers.  La concurrence fiscale entre les territoires (nationaux, et même régionaux) est l’un des piliers de la stratégie néolibérale de « mondialisation de l’Europe » (faisant de celle-ci, non pas une capacité de résistance relative aux tendances de la mondialisation financière, mais l’un de ses terrains d’exercice). Et de son côté la question des inégalités reproduites ou accentuées par l’impôt (ce qu’on appelle sa « justice » ou son « injustice ») ne se sépare pas du conflit pour le maintien ou le démantèlement de l’État social et des « services publics » (comme la santé, l’éducation, la justice) qui servent à faire de l’individu un citoyen, non un sujet en sursis. On le voit en Europe comme aux États-Unis, mais en Europe la fragmentation de l’espace politique empêche que cette articulation devienne l’enjeu d’un débat politique d’ensemble. C’est pourquoi il serait souhaitable que se développe une campagne transeuropéenne pour l’harmonisation fiscale et pour ce que Thomas Piketty et ses collègues appellent une « révolution fiscale ». J’y vois pour ma part l’une des clés du renversement de la citoyenneté passive en citoyenneté active en Europe,  et donc de la (re)constitution du demos européen.

Comme on le voit aisément, ce type de proposition ne résout pas l’aporie du « peuple européen », il ne fait que la déplacer. En effet toutes les propositions qu’on peut faire (et d’ailleurs l’ensemble du raisonnement précédent) impliquent inévitablement un cercle, qui est celui de la construction européenne elle-même : les moyens nécessaires pour les mettre en œuvre n’existent vraiment que dans la mesure où cette construction est déjà transformée dans sa structure et ses objectifs (ce que j’ai appelé plus haut sa « constitution matérielle »). Mais ce cercle, qui affecte en général toute réflexion philosophique et politique sur les commencements de l’action, est aussi plus spécifiquement celui de la politique démocratique : elle se définit en avançant, en créant à mesure ses propres conditions de possibilité « subjectives » et « objectives ». C’est pourquoi on s’est efforcé ici de la penser dialectiquement, en termes de processus, et non pas métaphysiquement, en termes d’événement ou de fondement.