Bancocratie : La monnaie grecque et la « nouvelle idée » de l’Europe

MCMK

De la monarchie de Juillet à la démocratie de Novembre

« Bien mieux, l’endettement de l’État était d’un intérêt direct pour la fraction de la bourgeoisie qui régnait et légiférait par l’intermédiaire des Chambres. En fait, le déficit de l’État était l’objet même de sa spéculation et la source principale de son enrichissement. À la fin de chaque année, nouveau déficit. Au bout de quatre ou cinq ans, nouvel emprunt. Et chaque nouvel emprunt offrait à l’aristocratie financière une nouvelle occasion d’escroquer l’État, qui, maintenu artificiellement au bord de la banqueroute, était obligé de négocier avec les banques dans des conditions les plus défavorables. »

Dans son analyse sur la monarchie de Juillet (Les Luttes des classes en France), Marx évoque l’endettement de l’État comme un moyen pour l’aristocratie financière de s’enrichir. Comme quoi le « nouveau capitalisme » est quand même assez ancien. Quand Marx parlait de l’aristocratie financière menaçant l’État et les intérêts de la bourgeoisie industrielle, on parle à présent de l’économie financiarisée menaçant l’économie dite réelle ou industrielle. Aujourd’hui, les « plans de sauvetage » prévoient en effet le sacrifice de l’État-providence, le démantèlement des services publics et la déréglementation du droit du travail. Le retour de la monarchie étant difficile à imaginer dans l’Europe libérale de la « fin de l’Histoire », l’aristocratie financière a trouvé une nouvelle forme que nous proposons d’appeler la démocratie de Novembre.

On a parlé de coups d’État parlementaires, conçus et mis en œuvre par la troïka, plaçant à la tête des gouvernements des banquiers. Nous pouvons réciter avec Marx les mots de Jacques Lafitte, banquier et ministre des Finances de Louis-Philippe : « Désormais, ce sera le règne des banquiers. »

Pourtant facile, l’analogie n’est pas tout à fait exacte. Dans ce conflit des possédants entre l’aristocratie – financière – et la bourgeoisie – industrielle –, la situation actuelle semble à l’envers de celle de Marx. À l’époque, c’était la bourgeoisie industrielle qui était la force montante et qui exigeait une redistribution du pouvoir, jouant parfois le jeu dangereux de l’alliance, tantôt avec les ouvriers, tantôt avec les paysans.  Un siècle et demi plus tard, dans le capitalisme dit postfordiste, le golden boy a remplacé le bourgeois industriel comme étoile montante dans le ciel du Capital.

« La monarchie de Juillet n’était qu’une société par actions pour l’exploitation de la richesse nationale française dont les dividendes étaient partagés entre les ministres, les Chambres, les 240 000 électeurs et leur clientèle. Louis-Philippe était le directeur de cette société – Robert Macaire sur le trône. Commerce, industrie, agriculture, navigation, les intérêts  de la bourgeoisie industrielle ne pouvaient être que menacés et lésés en permanence sous ce système. »

Dans l’analyse de Marx, la bourgeoisie industrielle s’exaspérait car ses intérêts étaient lésés dans un système où l’aristocratie financière disposait de tous les pouvoirs publics organisés, faisait les lois et administrait l’État. À présent, c’est plutôt l’oligarchie financière qui s’exaspère, lasse d’avoir à s’aligner sur les règles de l’État-providence et toute la série des compromis du xxe siècle négociés entre la bourgeoisie industrielle et les revendications populaires, « les acquis sociaux ».

Dans son article « From Marx to Goldman Sachs », Michael Hudson souligne l’analyse de Marx selon laquelle avec le développement du capitalisme, les opérations bancaires (banking) seraient subordonnées aux besoins du capital industriel, ce qui constituerait même une étape importante vers un autre mode de production. La situation actuelle montre plutôt, selon lui, « la symbiose du capital financier avec l’immobilier (real estate) et les monopoles, plutôt qu’avec l’industrie ». Hudson parle ainsi de néoféodalisme contemporain et de nouvelle alliance entre les intérêts des rentiers et des banques, qui recyclent les profits générés par le crédit. Entre la lassitude de la bourgeoisie industrielle de l’époque de Marx et celle de la présente oligarchie financière, il ne s’agit de prétendre ni que le « nouveau capitalisme » est absolument vieux, identique à soi, ni que le « nouveau capitalisme » est absolument nouveau et qu’il prépare un « nouveau communisme » qui serait inscrit, presque objectivement, dans  sa matérialité même.

Comment définir la démocratie de Novembre ? Marx pointait comment le fait de maintenir l’État artificiellement au bord de la faillite était d’un intérêt direct pour l’aristocratie financière. L’endettement de l’État n’est ainsi pas à considérer comme un accident, mais plutôt comme un artifice construit et contrôlé rationnellement. Dans le cycle d’endettement actuel, les mesures et les ajustements structurels ne visent pas « l’assainissement » des comptes publics, pas davantage qu’ils ne cherchent à rompre avec le cycle de la dette, mais plutôt à le maintenir, voire à le renforcer. Depuis les premiers « plans de sauvetage », nous avons entendu à plusieurs reprises des responsables du FMI ou de l’UE reconnaître en partie leur inefficacité dans la gestion de la crise grecque. Ce qu’ils ne disent pas, c’est que cet échec est ici le nom d’une certaine réussite. Lorsque, dans Les Luttes des classes en France, il analyse la période de février à juin 1848, Marx lance cette phrase qui nous revient comme un spectre : « C’est ainsi que la révolution de Février consolida et élargit directement la bancocratie qu’elle était censée renverser. »

La démocratie de Novembre désigne la bancocratie européenne, que la gestion de « la crise » sert à renforcer. Le concept même de « crise » reste extrêmement ambigu.  En tout cas, nous devons affirmer qu’il n’y a pas « la » crise. Ce qui nous occupe ici est la transformation d’une crise bancaire en une crise de déficits publics avec, en acteur vedette, une monnaie unique entre différents États.

On peut regarder l’histoire de l’euro comme celle du développement d’un moyen pour faciliter les échanges commerciaux entre États. Dans la droite ligne de l’idéologie libérale, avec une prépondérance donnée aux mécanismes de marché plutôt qu’à la régulation publique, l’euro a été imaginé comme un instrument économique au service d’un double mouvement de globalisation et de régionalisation : le marché libre global se redouble d’espaces privilégiés, des marchés internes en quelque sorte doublement « libres » !

La question que l’on peut se poser est celle de la place du pouvoir de l’État dans cet espace de libre-échange à la puissance deux. Première hypothèse : nous aurions affaire à une forme actualisée d’impérialisme qui voit des États « occupés » par des plans de sauvetage, tandis que d’autres y trouvent leur(s) intérêt(s). Dans la courte histoire européenne, c’est souvent l’Allemagne qui s’est trouvée dans le mauvais rôle. Seconde hypothèse : nous assisterions à l’avènement  de l’Empire comme quelque chose de tout à fait différent de l’impérialisme classique, et à la souveraineté déclinante de l’État-nation.

Pour aborder ces questions, nous pouvons essayer de penser l’histoire de l’euro sous la perspective de l’histoire des monnaies telle que la présente Michel Foucault. Dans son séminaire au Collège de France (1970-1971), abordant l’histoire de la Grèce archaïque, il prend à contre-pied la théorie de la monnaie en tant qu’essentiellement liée aux pratiques marchandes. Au lieu d’une monnaie essentiellement économique, on va trouver une monnaie politique, un instrument de pouvoir appelé à régler des conflits de classes.

La monnaie grecque  et la (dé-)possession du pouvoir

À côté de la monnaie lydienne liée à l’appareil d’État et de la monnaie phénicienne liée à des pratiques commerciales, la monnaie grecque est liée selon lui « à un conflit et à des alliances de classes caractérisées par un endettement paysan, l’apparition d’un artisanat, la constitution d’une armée semi-populaire, une cassure dans les intérêts de la classe riche (commerce agricole versus commerce artisanal) ».

Ce n’est qu’accessoirement que la monnaie sert d’intermédiaire à l’échange, la pratique monétaire grecque ayant plutôt des fonctions relatives aux rituels religieux et à la régulation sociale. Foucault se penche en particulier sur deux exemples : les réformes du tyran Cypsélos à Corinthe, et celles du législateur démocrate Solon à Athènes. Ces réformateurs se sont trouvés confrontés à deux revendications populaires : l’extinction des dettes et la redistribution des terres.

Si à aucun moment les deux revendications n’ont été satisfaites, Cypsélos et Solon opérèrent chacun un type de compromis. Le premier s’inscrivit dans le schéma traditionnel du « tyran démagogue », sachant gagner le soutien des masses paysannes appauvries et endettées. Pour cela, il n’abolit pas les dettes, mais desserre l’étau de l’endettement, en distribuant aux paysans de quoi financer leur activité – activité grâce à laquelle ils rembourseraient ensuite leurs créditeurs. Ainsi, la monnaie de Cypsélos opère moins pour permettre la circulation des biens et des services que pour permettre la reproduction du cycle de la dette. « Elle est l’instrument d’un pouvoir qui est en train de se déplacer (tout en se conservant) et qui assure, par le jeu de régulations nouvelles, le maintien d’une domination des classes. »

On sait qu’il existe deux grandes traditions dans la théorie de la monnaie : d’une part, la monnaie-signe liée aux pratiques commerciales ; d’autre part, la monnaie-symbole liée à l’appareil d’État. Signe de valeur ou symbole de souveraineté. L’opération de Foucault et son histoire des monnaies consistent précisément en une traversée oblique de ces figures de la monnaie par la médiation de ce qu’il appelle la « monnaie-simulacre ». On peut noter que c’est l’une des rares fois où Foucault conserve un lexique marxiste, et la lutte des classes comme horizon. La monnaie grecque correspond à une fonction politique qui consiste à limiter les revendications sociales, à maintenir le régime de la propriété et la détention du pouvoir par la classe des possédants. Foucault résume les trois fonctions de la monnaie grecque : métathèse du pouvoir, simulacre, régulation sociale.

À rebours de la réforme de Cypsélos, Solon procéda quant à lui à l’extinction de dettes, mais s’opposa à la redistribution de terres. À propos de l’eunomia (la « bonne législation ») de Solon, Foucault souligne que « dans cette bonne et régulière répartition qui est substituée à la lutte déréglée des riches et des pauvres, ce n’est pas la fortune qui est finalement distribuée, c’est le pouvoir juridico-politique […] Tous les citoyens ont une part, même le plus pauvre fait partie du système. Le pouvoir n’est plus la propriété de quelques-uns. Il appartient à tous ». Ainsi, Solon partagea le pouvoir jusqu’à un certain point, pour n’avoir pas à redistribuer les richesses (les terres).

Voici donc pour les deux compromis : d’un côté, « là où les riches ont été contraints à un sacrifice économique, la monnaie vient au premier rang, permettant le maintien du pouvoir par l’intermédiaire du tyran », de l’autre, « là où les riches ont été contraints à un sacrifice politique, l’eunomia leur permet la conservation des privilèges économiques ». Or, à ce deuxième compromis se noua l’« accident » de la démocratie, le pouvoir n’appartenant plus à quelques-uns.

On a vu la monnaie grecque opérer sur la territorialité de la Cité pour sauver le régime de la propriété et maintenir le cycle de l’endettement. Cypsélos règle un conflit de classes avec son usage de la monnaie. Le rêve de l’euro fut tout autre : non pas « régler » les conflits à l’intérieur d’une entité politique, mais produire une entité politique en partant d’abord de la création de sa monnaie. Après ce premier détour par  la monnaie grecque, aménageons-en un deuxième, toujours chez Foucault : la nouvelle idée de l’Europe.

L’idée de l’Europe: un contrat social à l’envers

Au xviie siècle, la promotion de la liberté du marché vient de pair avec une nouvelle idée de l’Europe. « C’est une Europe de l’enrichissement collectif, c’est une Europe comme sujet économique collectif qui a, quelle que soit la concurrence qui s’établit entre les États ou plutôt à travers même la concurrence qui s’établit entre les États, à s’avancer dans une voie qui sera celle du progrès économique illimité. » Foucault propose de nouer l’intelligibilité de cette Europe comme sujet économique collectif avec l’irruption du marché comme lieu de vérité et comme mécanisme de formation de vérité. C’est à cela que Foucault prête le nom de libéralisme comme gouvernementalité, et non comme simple logique économique.

En tant que nouvel art de gouverner, le libéralisme ne constitue pas l’effacement ou la suppression de la raison d’État, mais plutôt une sorte d’inflexion et de raffinement interne. Selon la formule foucaldienne, le libéralisme correspond au moindre État comme principe d’organisation de la raison d’État. Foucault élabore ce qu’il appelle le contrat social à l’envers, notion que nous pouvons appliquer à la construction européenne actuelle.

Le libéralisme classique du xviiie siècle posait la question de savoir comment, à l’intérieur d’un État constitué, faire place à la liberté du laisser-faire. Pour Foucault, l’Allemagne d’après guerre illustre la situation inverse : comment faire exister un État à partir d’une liberté économique ? D’une certaine manière, l’euro et la construction de l’Union européenne peuvent être regardés comme l’extension de cette même logique. À cette différence près qu’il ne s’agit plus désormais de faire exister un État, mais une instance supra-étatique dans laquelle les États deviennent des acteurs comme des autres, à savoir des « entreprises » en concurrence les unes avec les autres. L’euro a été le rêve d’une monnaie marchande poussée à l’absolu, l’idéal enfin réalisé de l’utopie néolibérale, une fleur sortie du pot de la fin de l’Histoire et de cette alliance entre ladite « démocratie libérale » et le marché libre.

Si la construction européenne renvoie à un contrat social à l’envers, elle est aussi le véhicule pour défaire le contrat social national. Pour Frédéric Lordon, les États ont activement produit la financiarisation et leur propre soumission aux diktats de la finance, trouvant là une manière indirecte d’attaquer le compromis capital-travail fordien, par le levier des contraintes extérieures. Ainsi, « il fallait passer par l’international pour défaire le contrat social national, trop stable tant que les frontières économiques étaient fermées, et surtout trop générateur de sanction électorale si d’aventure le politique s’était avisé de le prendre de front. Superbe manœuvre de contournement qui dans un premier temps dégage la responsabilité du politique pour ensuite laisser à des forces extérieures privées le soin de s’attaquer au rapport salarial et de lancer le grand ajustement… » Traduisons-le autrement : en produisant activement la financiarisation et un certain transfert du pouvoir d’État, la bourgeoisie a trouvé là une manière de continuer la lutte déréglée par d’autres moyens, et de remettre en question l’acquis des luttes sociales du passé, obtenu dans le cadre du contrat social national.

Bancocratie dans quel État?

Revenons aux coordonnées de notre « bancocratie ». Marx a montré que l’aristocratie financière avait intérêt à maintenir artificiellement l’État au bord de la banqueroute. D’une certaine manière, la crise de financement des dettes publiques a été l’occasion de hâter la défaite du contrat social national. Les « plans de sauvetage » ont servi à réorganiser les rapports sociaux intérieurs (dans les pays sujets au « sauvetage ») afin de faciliter une meilleure pénétration des capitaux extérieurs. Autrement dit, « sauver la Grèce » équivaut simplement à la rendre encore plus poreuse, ouverte à la pénétration !

David Harvey établit une distinction utile entre la liberté du commerce des biens et des services d’un côté, et la liberté de mouvement du capital financier de l’autre. « Ceci pose immédiatement un problème : de quel type de marché libre parle-t-on ? » On pourrait appliquer cette question à l’Europe : de quel type de marché libre intérieur parle-t-on ? On connaît la fameuse phrase aristotélicienne, « la communauté devient politique pour assurer le vivre mais elle est politique pour assurer le bien-vivre ». Nous pouvons tenter de formuler que l’Union européenne devient libérale avec la construction d’un marché interne facilitant la liberté de commerce entre différents États, mais qu’elle est libérale pour assurer la pénétrabilité des États par le capital financier.

La bancocratie consiste ainsi à faire en sorte que la dette circule pour faire de l’argent uniquement avec de l’argent et du temps. Ce qui importe désormais n’est pas la relation primordiale entre un créancier et un emprunteur. Tout se passe pour que les intervenants de la chaîne se multiplient. La dette doit circuler, au point que l’endetté ne sache plus à qui il doit de l’argent. Un État qui veut « rassurer » sur sa solvabilité n’a qu’à augmenter sa pénétrabilité. En réalité, il importe peu qu’il soit véritablement en mesure de rembourser ce qu’il doit. L’objectif n’étant pas que la dette soit réglée, mais qu’elle circule pour générer du profit. À proprement parler « ce qu’il doit » n’est pas « rendre l’argent », mais « continuer à jouer ». L’impératif est moins de tenir une promesse que d’opérer des ajustements structurels afin que les promesses puissent se multiplier. Ce qui importe n’est pas le respect de la promesse première mais le plus de promesses, le jeu du simulacre.

Le tyran Sypselos a acheté la paix sociale à l’intérieur du cadre de la cité-État. Le comble de la bancocratie européenne, c’est non seulement ce contrat social à l’envers où il s’agit de faire exister une entité politique à partir d’une liberté économique, mais c’est aussi ce que les économistes appellent la répression monétaire des États. L’euro a pour corollaire l’interdiction faite aux États-membres d’émettre de la monnaie, tandis que les banques privées continuent d’en émettre via le mécanisme du crédit.

Si la monnaie est un instrument de pouvoir, qu’en est-il des rapports de force entre États et marchés ? Entre les mains de Sypselos, la monnaie permettait de régler un conflit de classes à l’intérieur du cadre de la cité-État ; dans la bancocratie européenne et la présente gestion de la « crise », ne s’agit-il pas plutôt de continuer la lutte déréglée par d’autres moyens ? Aujourd’hui, les peuples européens sont appelés à des sacrifices pour payer des dettes dont ils ignorent la provenance, les créanciers qui les détiennent, et le moment où ils les ont contractées. Ils ne font que payer, alors que les dettes ne font que grandir.

Nous avons vu que la dette capitaliste n’avait pas véritablement vocation à être remboursée. La relation qu’elle implique ne peut être considérée comme une relation primordiale de type maître-esclave. La dette n’est jamais une relation à deux. Dans la dette archaïque, il y a la médiation de la dette transcendantale envers les dieux. Le paysan endetté ne doit pas seulement de l’argent à son créancier, sa future richesse pour restituer ce qu’il doit dépend d’une bonne récolte, et celle-ci, il la doit aux dieux (d’où les sacrifices). Comme le soulignait Foucault, avant d’être un intermédiaire de l’échange, la monnaie grecque, c’est l’entrecroisement des rituels religieux et des régulations sociales.

À ce titre, peut-être que la monnaie européenne n’est autre chose que l’entrecroisement de la nouvelle transcendance financière et des dérégulations sociales. Partout et nulle part, le pouvoir financier n’est pas localisable et n’a pas de visage. D’où cette impression d’être dominés par un « système », un pouvoir sans queue ni tête, contre lequel on ne peut pas adresser de revendications ni… monter des guillotines.

Courte parenthèse. Pour Lacan, l’amour est une relation à trois. Mais plus généralement encore, toute relation interprétable symboliquement est toujours inscrite dans une relation à trois. Si toute relation à deux est plus ou moins marquée par l’imaginaire, pour « qu’une relation prenne sa valeur symbolique, il faut la médiation d’un tiers personnage qui réalise, par rapport au sujet, l’élément transcendant grâce à quoi son rapport à l’objet peut être soutenu à une certaine distance ». Ce personnage transcendant représente une image de maîtrise par l’intermédiaire de laquelle le désir du sujet s’inscrit dans le registre de la loi qui est aussi celui de la culpabilité. Pour Lacan, l’expérience analytique montre que la culpabilité est toujours préférée à l’angoisse. Cette dernière étant liée à une perte que le sujet ne peut aborder sans un certain vertige. Fin de la parenthèse.

Qu’en est-il de la lutte des classes dans ce monde de la mondialisation et de la financiarisation à outrance ? Quelle est cette perte qui frappe les mouvements d’émancipation d’aujourd’hui suscitant de l’angoisse ? Qu’en est-il de cette perte dont nous avons hérité et qui conditionne la construction d’un nouveau « nous » comme sujet porteur d’une nouvelle politique ? Jusqu’où préférerons-nous à l’angoisse la culpabilité pour des dettes que nous n’avons pas contractées ?

Nos dettes aux vaincus

Sur le terrain de l’interprétation de la « crise grecque » s’entrecroisent et se mêlent deux récits contradictoires. Première hypothèse : la manière dont cette crise est gérée serait directement déductible d’une suprématie allemande et d’une lutte constitutive pour l’hégémonie. En d’autres termes, l’évolution de la crise capitaliste à l’intérieur de l’espace européen serait la simple expression du pouvoir d’un État profitant de la circonstance pour asseoir son hégémonie : la dette souveraine serait ainsi le cheval de Troie pour rentrer dans les autres pays, non plus par les armes, les tanks et l’occupation du territoire, mais afin d’asseoir une domination néanmoins. Tous les fantasmes de la Grèce résistante et de l’occupant allemand de la Seconde Guerre mondiale ressortent, tout un réseau symbolique ressuscite. Seconde hypothèse : la manière dont cette crise a commencé, par une crise de crédits bancaires localisée aux États-Unis, puis dont elle a été exportée et transformée en crise de dettes souveraines, ne serait autre que le symptôme de la souveraineté déclinante des États-nations, et l’avènement de cette nouvelle forme mondiale de souveraineté appelée « Empire », composée d’une série d’organismes et de commissions supranationales et internationales placés sous la logique unique d’un pouvoir de la finance qui ne connaît pas de frontière. Dans la première hypothèse, la bancocratie est un moyen pour continuer la vieille histoire de la domination impérialiste (avec d’autres moyens, précisément) ; dans la deuxième, la bancocratie est elle-même la fin : un nouveau type de gouvernance qui défait point par point l’État bourgeois tel que le xviiie siècle européen l’a vu se former, puis évoluer pour faire face aux mouvements insurrectionnels des classes opprimées.

Nouvel impérialisme ou Empire ? Dans l’ouvrage qu’il consacre à l’impérialisme, Lénine cite un homme d’affaires britannique, Cecil Rhodes, qui affirmait que le colonialisme et l’impérialisme à l’étranger étaient les seules issues possibles pour éviter la guerre civile chez soi.

Et la guerre civile européenne ? Aussi longtemps que les « plans de sauvetage » du FMI était pratiqués ailleurs (en Argentine, etc.), ils n’étaient que le double nécessaire des « guerres humanitaires » (en Irak, etc.) par la police internationale. Que se passe-t-il lorsque l’attaque vise des territoires à l’intérieur même de l’espace européen ? Au dilemme : la faute à l’Allemagne ou à l’Empire ?, il faut peut-être répondre tout simplement par la lutte des classes. Sypselos et Solon mirent un terme à un conflit de classes dans le contexte de crise agraire, d’agitation sociale et de guerre civile. Dans les deux cas, les compromis furent passés au profit d’un certain sauvetage pour la classe des possédants. La bancocratie actuelle s’est sentie suffisamment à l’aise pour défaire un vieux compromis, et reprendre la lutte déréglée, pour gagner davantage.

Reste la réponse. Et c’est là que nous sommes confrontés à une certaine perte.

Depuis le milieu du xxe siècle, l’hypothèse communiste semble avoir définitivement rompu avec l’idée d’une politique d’État portée par le parti unique et censée organiser le dépérissement de l’État, mais aussi avec une certaine conception de l’histoire. Appelons romantisme politique la jonction entre un projet d’émancipation, la reconnaissance qu’il existe un agent historique, « objectif », inscrit dans la réalité sociale, la nécessité que cet agent soit représenté par un parti comme lieu organisé, et enfin, une subjectivité victorieuse adossée  à la promesse d’une victoire finale.

La promesse n’a pas été tenue. Voici donc pour la perte. Qui marque aussi la perte de tout un imaginaire, de tout un langage commun de l’émancipation. Que pourrait signifier changer le monde aujourd’hui ? Après un siècle de totalitarisme, le désir même de tout changement radical de la société est accusé de criminel. Nous préférons donc la culpabilité. Et accessoirement, ruminer le récit de nos blessures, trahisons, et défaites. Nous préférons réitérer notre assujettissement plutôt que réécrire notre histoire.

Enzo Traverso a utilisé cette belle formule pour penser le moment présent : la mémoire des vaincus a été éclipsée au profit de celle des victimes. Les victimes, explique-t-il, sont objet de compassion, mais elles ne sont généralement pas perçues comme des sujets de l’histoire. Elles la subissent. Le xxe siècle en a produit massivement, voire industriellement. Au point de rendre coupable l’idée même d’une sortie radicale du capitalisme. S’il ne faut pas oublier les victimes, « nous » avons une dette à reconnaître aux vaincus. Peut-être la seule que les peuples aient aujourd’hui à reconnaître. Il y a plusieurs manières d’avancer avec un manque. Les intellectualisations complètes et pleinement abouties sont certes sécurisantes, mais on n’est pas là pour aboutir : au mieux pour commencer, ce qui est toujours une manière de continuer. La lutte, pour autant justement qu’elle est déréglée, reste ouverte.